Soit vous vous fixez vos propres règles, soit d’autres s’en chargeront pour vous

Décryptages
Publié le 21/01/26
Mis à jour le 23/01/26
3min de lecture
Soit vous vous fixez vos propres règles, soit d’autres s’en chargeront pour vous
Sitte, C. (1984). L’Équerre. (Ouvrage original publié en 1889).

L’art de bâtir les villes : L’urbanisme selon ses fondements artistiques (D. Wieczorek, Trad.).

    Dans la vie, soit vous vous fixez vos propres règles, soit d’autres s’en chargeront pour vous.

    En 1980, l’urbanisme français a choisi sa voie.

    A la fin des années 1970, deux livres paraissent qui proposent deux visions radicalement opposées de l’avenir des disciplines de l’espace.

    Le premier, A Pattern Language (1977)1, est l’œuvre de Christopher Alexander et de son équipe à Berkeley. Il propose de formaliser le savoir-faire empirique accumulé par des siècles de pratique du bâtir : 253  patterns , du territoire jusqu’au détail constructif, qui codifient ce qui fonctionne et peut être transmis.

    Une tentative de constituer la discipline à partir de ses règles internes, de son intelligence propre.

    Le second, La Règle et le Modèle (1980)2, est l’œuvre de Françoise Choay, historienne. Elle y analyse la généalogie des textes fondateurs de l’urbanisme (Alberti, More, Cerdà). Mais elle conclut par un appel : il faudrait désormais…

     échapper à l’hégémonie de la règle comme au totalitarisme du modèle .

    Ce sont les derniers mots de son ouvrage majeur. Le rejet est violent. Et l’effet sur la discipline le sera tout autant.

    Le monde de l’architecture et de l’urbanisme a choisi.

    Alexander fut marginalisé, parfois moqué.

    Choay fit école.

    Et la discipline s’est vidée de ce qui constituait son autonomie : ses modèles transmis, ses règles de l’art, son savoir-faire empirique.

    Mais ce que nous avons rejeté comme des contraintes était, en réalité, notre propre structure interne : ce qui permettait aux urbanistes de garantir, par leurs propres moyens, la qualité de leurs productions.

    Le vide a été comblé. Non pas par la liberté créatrice promise… mais par des normes externes au métier, des expertises (et leurs experts), des contrôles (et leurs contrôleurs), des formulaires (et leurs instructeurs), des simulations (et leurs ingénieurs), des assureurs (et leurs critères) …

    Des normes sectorielles et analytiques Quand nos modèles numériques deviennent les premiers obstacles de l’adaptation au changement climatique Quand nos modèles numériques deviennent les premiers obstacles de l’adaptation au changement climatique qui sont venues grignoter tout le contenu de l’art, intégrateur, de bâtir.

    L’architecte et l’urbaniste, qui ont voulu se libérer de l’idée-même de règle, se retrouvent finalement soumis à des myriades de règles qu’ils ne maîtrisent pas, qu’ils n’ont pas produites, et qui souvent se contredisent entre elles comme elles contredisent l’expérience.

    L’ironie de l’histoire est cruelle.

    Ce sont finalement les développeurs de logiciels qui ont repris l’idée d’Alexander. Le mouvement des Design Patterns3 (lancé en 1994 par le  Gang of Four ) a structuré toute la discipline du code autour d’un acte fondamental : documenter et partager clairement, entre pairs, ce qui fonctionne, ce qui donne des résultats, dans quels contextes.

    Avec un succès retentissant.

    Aujourd’hui, la discipline du code est libre, largement autonome, puissante. Elle fabrique et gouverne ses propres standards.

    La discipline de l’urbanisme, elle, est réduite à peau de chagrin, colonisée de l’extérieur, de toute part.

    Deux disciplines.

    Deux choix.

    Deux destins.


    Notes :

    1. Alexander, C., Ishikawa, S., & Silverstein, M. (1977). A pattern language: Towns, buildings, construction. Oxford University Press.
    2. Choay, F. (1980). La règle et le modèle : Sur la théorie de l’architecture et de l’urbanisme. Éditions du Seuil.
    3. Gamma, E., Helm, R., Johnson, R., & Vlissides, J. (1994). Design patterns: Elements of reusable object-oriented software. Addison-Wesley.