Les règles de l’art, ou quand la règle rend libre

Décryptages
Publié le 22/01/26
Mis à jour le 23/01/26
3min de lecture
Les règles de l’art, ou quand la règle rend libre
Lahaie, B. (2011). Éditions de La Martinière.

Kamasutra

    Avez-vous déjà entendu ceci :  la règle rend libre  ?

    Puis levé les yeux au ciel ?

    L’adage touche pourtant un point essentiel en distinguant :

    1. les règles qu’on subit,
    2. des règles qu’on adopte.

    Les règles que nous subissons viennent de l’extérieur. Elles s’empilent et forment une somme de contraintes étrangères à notre action, et donc qui la freinent. Elles ont parfois le mauvais goût de se contredire… et de nous forcer à trouver d’improbables solutions. Les plus bureaucratiques d’entre elles se traduisent en formulaires, en cases, et en procédures de contrôle.

    Les règles que l’on adopte, elles, ne sont pas de même nature. Ce sont des règles internes à une pratique, et même souvent :  de la connaissance condensée .

    C’est-à-dire une forme de savoir qui dit :  dans ce contexte, si tu fais ça, ça marche, tu devrais obtenir ce type de résultat .

    Prenez la cuisine. Personne n’achète un livre de recettes en ce disant :

     Tiens, et si je bridais ma créativité ce weekend pour faire plaisir à mes enfants ? 

    On l’achète au contraire pour réussir : trouver les bonnes idées, les bons accords, sous la contrainte des ingrédients à notre disposition. Et se donner toutes les chances de réussir en maîtrisant l’exécution.

    Une recette, c’est donc un modèle et une règle à la fois :

    • un modèle, parce qu’elle propose un chemin, une option séduisante parmi d’autres ;
    • une règle, parce qu’elle énonce des étapes, et explicite les conditions pour que le résultat  prenne .

    C’est précisément comme cela que la règle libère. Elle ouvre les options et referme les chemins pour les réaliser en nous évitant les impasses.

    Même logique avec le Kama Sutra.

    Rend-il moins libre ? Ou rend-il plus capable ?

    Admettons-le, en toute modestie.

    Il ne retire pas des possibles. Il en ouvre.

    Il transforme un champ flou en un espace à explorer.

    Par quelle magie avons-nous fini par penser, collectivement, qu’une règle ne rend pas libre ?

    Je crois que ceci provient d’une erreur presque métaphysique liée à l’individualisme des Lumières qui a produit des merveilles mais qui nous a aussi mis sur le chemin d’une idée intime, un peu sournoise.

    Nous croyons que suivre des règles nous rend semblables aux autres. Et que ne pas suivre de règle est une voie pour devenir  unique  (on comprend pourquoi les architectes et les urbanistes sont un public particulièrement sensible à cette idée).

    Mais dans les champs complexes, comme celui du Kama Sutra, nous voyons :

    • que c’est l’ignorance qui produit le générique (le missionnaire),
    • que l’unicité, la vraie, arrive plus tard, avec l’apprentissage, la maîtrise… des règles : lorsque l’on maîtrise suffisamment la partition pour que l’interprétation devienne possible, même des figures les plus osées.

    On n’a pas découvert que Lang Lang1 était un pianiste unique parce qu’il refusait de jouer Chopin.

    On l’a découvert en l’écoutant jouer Chopin.


    Notes :

    1. Très tôt, la notoriété internationale de Lang Lang s’est construite sur Frédéric Chopin, Liszt, Tchaïkovski, Rachmaninov et les concertos dits  incontournables … C’est précisément dans l’exécution de ces œuvres ultra-codifiées, particulièrement connues et jouées par des milliers de pianistes, que son style est apparu : son toucher, sa théâtralité, son rapport au public et son phrasé très personnel. Plus la règle est connue, plus l’écart, l’expression et la personnalité deviennent lisibles.