Ce que l’échec de l’agriculture urbaine marchande nous apprend sur le vrai potentiel des jardins

Décryptages
Publié le 25/03/26
Mis à jour le 25/03/26
3min de lecture
Ce que l’échec de l’agriculture urbaine marchande nous apprend sur le vrai potentiel des jardins
Neetu Garcha

Curtis Stone, agriculteur à Kelowna, Etats-Unis, Juillet 2016

En 2010, en pleine vague locavore, Curtis Stone commence à cultiver des légumes dans les jardins de ses voisins à Kelowna, au Canada.

Pas de terre, pas de formation agricole, juste une idée : les jardins résidentiels sont des sols inexploités, pourquoi ne pas les utiliser pour nourrir la ville ?

Stone applique le SPIN-FarmingSmall Plot Intensive — une méthode qui mise sur la rotation rapide de cultures à cycle court. Il met en culture 2’000 m² répartis chez des particuliers qui ne souhaitent plus entretenir leur jardin, en échange d’un panier de légumes et de la prise en charge de l’eau.

Sa production séduit des restaurateurs — des légumes récoltés le matin, livrés à quelques rues. Il écoule le reste de sa production au marché de producteurs local.

La preuve est faite : ces sols peuvent produire.

Fort de ce succès, il étend à 4’000 m² répartis sur cinq sites. C’est là qu’il se heurte a des contraintes structurelles. Chaque nouveau jardin ajoute de la surface, mais aussi du temps de déplacement, de la manutention et des sols à apprivoiser. Plus il cultive de jardins, moins chaque heure de travail est productive.

Stone s’adapte : réduction à 1’300 m², repositionnement sur des micro-pousses et légumes-racines vendus 30-35 €/kg à des restaurants haut de gamme — la seule formule qui assure la rentabilité de son activité.

Mais c’est le récit plus que le modèle économique qui voyage.

Son livre The Urban Farmer (2016) devient une référence internationale1. Stone incarne une aspiration puissante : revenir à la terre, produire ce que l’on mange, et le faire en ville. Des milliers d’urbains en quête de sens s’y reconnaissent.

Mais la réalité opérationnelle finit par rattraper le récit.

En 2019, après sept ans, Stone arrête. 100 heures par semaine. Marché de niche saturé.

Dans la revue Urbanisme, Christine Aubry (AgroParisTech)2 confirme le constat :  La vente de produits agricoles, même en circuits courts, ne suffit généralement pas à couvrir les coûts. 

La terre des jardins résidentiels est prête. Mais la logique marchande n’est pas le bon cadre pour activer ce potentiel : rentabilité, volume, déplacements finissent par écraser le modèle.

Mais il existe un cadre où ces contraintes disparaissent : l’économie domestique où le jardinier qui cultive pour lui-même n’a qu’un seul jardin, à quelques mètres de sa cuisine.

Stone nous a montré deux choses. D’abord, que les sols de nos jardins peuvent produire. Ensuite, que la logique marchande n’est pas le bon cadre pour activer ce potentiel — mais que l’économie domestique pourrait l’être.

Le vrai gisement alimentaire des villes n’est probablement pas dans l’agriculture urbaine professionnelle. Il est dans les jardins de ceux qui y vivent. Reste à créer les conditions pour que chaque jardin s’adapte à son jardinier — et que chaque jardinier acquière le savoir-faire pour le cultiver.


Notes :

  1. Stone, Curtis. The Urban Farmer: Growing Food for Profit on Leased and Borrowed Land. Gabriola Island, BC : New Society Publishers, 2016. L’ensemble de son parcours est également documenté sur sa chaîne YouTube.
  2. Aubry, Christine, citée dans Nioncel, Claire. « L’agriculture urbaine à la croisée des chemins ». Revue Urbanisme, n° 447, 2025, p. 17-19.