La différence entre le métier d’ingénieur et le métier d’urbaniste

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3 min de lecture  |  Publié le 20/02/2023 sur | Mis à jour le 22/05/23

A Ivry-sur-Seine, l’écoquartier Gagarine-Truillot veut accélérer sur l’agriculture urbaine

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Marie Delumeau | lesechos.fr

Dans un billet Linkedin, Jean-Marc Jancovici critique le projet d’agrocité qui fait l’objet depuis janvier 2023 d’un appel à manifestation d’intérêt dans un éco-quartier d’Ivry-sur-Seine. Avec pour objectif de “développer une activité d’agriculture professionnelle au plein milieu d’une zone urbaine et aux portes de Paris ». D’après le fondateur de Carbone 4, un tel projet “ne peut avoir qu’une vertu pédagogique ou récréative, mais, malheureusement, rien de plus ».

Eviter les raisonnements fonctionnels de type “A entraîne B”

Cher Jean-Marc, d’après mon humble expérience, la différence entre le métier d’ingénieur et le métier d’urbaniste commence au moment où :

  1. à partir de bons ordres de grandeur obtenus à l’aide de quelques règles de trois bien senties, ou de statistiques sophistiquées,
  2. on ne bascule pas directement dans un raisonnement fonctionnel de type A –> B,
  3. mais on envisage les choses de façon plus complète et systémique, en apprenant des villes et des territoires vivants que nous connaissons…

Voyons ici :

  1. Les ordres de grandeur que vous apportez sur l’incapacité des 2,3ha consacrés par ce projet à nourrir sa population sont un très bon point de départ : merci de dénoncer ce marketing, un peu limite, d’un quartier qui sera, avant tout, un quartier d’habitation situé en première couronne de la capitale
  2. C’est lorsque vous envisagez les utilités alternatives de cet espace de 2,3ha que vous entrez dans le monde des raisonnements de type A –> B

    → vous suggérez que cet espace pourrait permettre aux enfants de se défouler : c’est un peu plus complexe que cela … je vous laisse observer tous les espaces non bâtis et inertes se situant au pied des grands ensemble des années 70 et, à l’inverse, comment le réseau de venelles étroites d’un village peut se transformer en un terrain de jeu bien plus jouissif pour nos mini explorateurs urbains, qu’un grand espace vide,

    → vous suggérez également que cet espace pourrait permettre de planter des arbres qui apaiseraient les habitants et permettraient d’éviter un peu les îlots de chaleur : c’est un peu plus complexe que cela également, je vous laisse observer les stratégie des villes du sud pour lutter contre la chaleur, qui ne reposent pas que sur le fait de se réfugier sous un arbre… elles utilisent, également, le bâti, dense et haut, encadrant des espaces publics étroits, afin de créer de l’ombre, de protéger les rez-de-chaussée des rayonnements directs, et d’accélérer la circulation de l’air…

    Cette pensée “fonctionnaliste” (qui procède par des raisonnement de type A / un espace –> B / une fonction) est celle de l’urbanisme de la 2e partie du 20e siècle en France… Nous en sortons, bon gré, mal gré, en ce début de 21e siècle. Si la prise en compte, nécessaire, du changement climatique peut se faire dans le sens de l’amélioration de notre compréhension de la complexité du vivant, des villes et des territoires, plutôt que par un retour au fonctionnalisme, ce sera une très bonne chose.
  3. Une façon de sortir des raisonnements fonctionnels consiste à considérer chaque question de façon “complète” du point de vue des individus réels : par exemple, si ces 2,3ha libérés pour de l’agriculture urbaine ne sont pas utilisés pour accueillir plus d’habitants… où ceux qui auraient opté pour ces logements devront-ils aller habiter, concrètement, aujourd’hui ? Aux confins de l’Île-de-France ? Pour quel bilan carbone au quotidien ?

Par simple curiosité, où habitent en majorité vos équipes de Carbone 4 ?