La diversité cultivée nourrit la diversité sauvage

Décryptages
Publié le 03/04/26
Mis à jour le 03/04/26
3min de lecture
La diversité cultivée nourrit la diversité sauvage
Philip Gillespie | flickr.com

Il existe deux intensités.

Celle de l’agriculture industrielle — monocultures, intrants chimiques, sols compactés — appauvrit la vie biologique (IPBES, 2019)1, et celle du jardinier — compost, paillage, rotations, associations de cultures — l’enrichit.

C’est ce que documentent depuis des décennies les praticiens du jardinage intensif sur petites surfaces : on peut produire davantage sur moins d’espace tout en nourrissant la vie du sol. Et c’est exactement ce que fait un jardinier urbain sur un petit potager.

Ce sont ces pratiques qui, génération après génération, ont construit la fertilité des Anthrosols — ces sols dont Ris-Orangis a révélé la richesse.

Le vrai problème est ailleurs : quand un jardin est trop grand pour son occupant, la pelouse prend le dessus. Un milieu monospécifique, pauvre pour la faune du sol (Tresch et al., 2019)4 s’installe et la fertilité acquise au fil du temps disparaît.

Dès qu’un jardinier est en capacité d’investir son jardin avec intensité et qu’il mélange les usages — potager, fleurs, haies, zones non cultivées — la vie s’installe. Collard et al. (2026)2 montrent que les jardins avec potager présentent une diversité florale supérieure. Di Pietro et al. (2024)3 documentent 38 variétés cultivées en moyenne par jardinier — autant de micro-habitats.

C’est ici que le lien entre densité urbaine et biodiversité se noue. Quand la densification multiplie les petits jardins cultivés, elle ne fragmente pas un milieu riche — elle remplace un milieu pauvre par une mosaïque de micro-habitats diversifiés.

À Rennes, Varet et al. (2013)5 montrent que les assemblages d’araignées et de carabidés dans les haies sont comparables entre quartiers compacts et quartiers pavillonnaires conventionnels. La densité bâtie, à elle seule, ne détermine pas la biodiversité invertébrée. La multiplication des limites séparatives génère plus de haies — autant d’abris et de corridors pour la petite faune.

À une condition toutefois : que les limites restent perméables. Après douze ans de culture, Chauffrey en fait le bilan : hérissons, batraciens et auxiliaires ont besoin de circuler entre jardins voisins. Des passages au bas des clôtures, des haies vives plutôt que des palissades pour que la juxtaposition de jardins crée un réseau écologique.

Ce n’est pas la surface verte qui fait la biodiversité — c’est la diversité des pratiques et l’intensité du soin. Protéger des pelouses, c’est protéger un milieu pauvre. Refuser de densifier nos jardins, c’est refuser d’accueillir de nouveaux jardiniers — et repousser insidieusement la ville sur les terres agricoles et naturelles, celles qui abritent la biodiversité qui n’aura jamais sa place en ville.

Densifier et jardiner avec soin, c’est le contraire de l’étalement. C’est la condition pour que la nature — en ville et autour — reste vivante.


Notes :

  1. IPBES. Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services. Bonn : IPBES Secretariat, 2019.
    Sur l’impact délétère de l’agriculture industrielle sur la biodiversité mondiale.
  2. Collard, B., Dutertre, Q. et Baudry, E. « Growing Vegetables: A Gateway to Biodiversity in Domestic Gardens? ». Landscape and Urban Planning 265 (2026).
    Sur le potager comme porte d’entrée vers la biodiversité.
  3. Di Pietro, F., Gosset, S. et Coly, R. « Des plantes et des jardiniers dans la ville. Socio-écologie des jardins familiaux ». Développement durable et territoires 15, n° 1 (2024).
    Sur l’agrodiversité et le lien entre diversité sociale et végétale.
  4. Tresch, S., et al. « Direct and Indirect Effects of Urban Gardening on Aboveground and Belowground Diversity Influencing Soil Multifunctionality ». Scientific Reports 9, 9769 (2019).
    Sur le lien entre diversité végétale du jardin et richesse de la faune du sol.
  5. Varet, M., Burel, F. et Pétillon, J. « Can Urban Consolidation Limit Local Biodiversity Erosion? Responses from Carabid Beetle and Spider Assemblages in Western France ». Urban Ecosystems (2013).
    Sur la comparaison des arthropodes : la densité bâtie ne détermine pas la biodiversité invertébrée.