Plus un quartier accueille de profils de jardiniers différents, plus ses jardins accueillent d’espèces différentes. La diversité d’habitants d’un quartier est liée à sa biodiversité.
Ce n’est pas une intuition — c’est ce que nous apprennent plusieurs travaux scientifiques.
Dans les jardins familiaux de Tours et d’Orléans, Di Pietro et al. ont étudié 150 parcelles. La richesse cultivée est remarquable : en moyenne 42 variétés par jardin1.
Mais cette diversité n’est pas répartie au hasard. Elle est liée au profil du jardinier :
- Les femmes cultivent davantage de plantes aromatiques et de fleurs.
- Les cadres et professions intermédiaires plantent plus de variétés au total — et plus d’arbustes à petits fruits — que les ouvriers et employés.
- L’agrodiversité suit le gradient scolaire : elle est supérieure chez les jardiniers diplômés du supérieur.
- Les jardiniers d’origine rurale cultivent moins de variétés de fruits que ceux qui ont grandi entre ville et campagne.
L’effet va au-delà des plantes cultivées : la richesse en espèces spontanées varie aussi selon le profil du jardinier. Elle est plus élevée dans les parcelles des jardiniers en activité et des diplômés.
Et ce n’est pas une question d’ancienneté : le temps passé au jardin n’est pas un prédicteur significatif de la diversité cultivée. Ce qui compte, c’est qui jardine.
Ce résultat français converge avec deux études californiennes2. Clarke et al. ont inventorié 707 espèces dans 14 jardins communautaires sur trois ans. La dissimilarité floristique entre jardins de communautés culturelles différentes est significativement plus élevée qu’entre jardins d’une même communauté — en particulier pour les espèces comestibles.
Philpott et al. confirment auprès de 166 jardiniers issus de 36 pays d’origine3 : l’origine nationale est le prédicteur le plus fort de la composition en espèces cultivées.
Les trois études aboutissent au même constat. La diversité végétale d’un site est une propriété émergente de la diversité de ceux qui y jardinent.
En écologie, le lien entre hétérogénéité des habitats et richesse en espèces est l’un des principes les mieux établis.
Ce que suggèrent les résultats des travaux de recherche, c’est que dans un quartier résidentiel, cette hétérogénéité n’est pas donnée par la nature. Elle est produite, parcelle après parcelle, par la diversité des gens qui jardinent.
Or dans la plupart des quartiers résidentiels, cette diversité n’existe pas. Un lotissement construit à une époque donnée, à un prix donné, pour un type de ménage donné, produit mécaniquement une population homogène — mêmes âges, mêmes revenus, mêmes modes de vie. Et cette homogénéité des profils se traduit, parcelle après parcelle, par une homogénéité des jardins.
Si la biodiversité des jardins dépend de la diversité de ceux qui les cultivent, alors l’enjeu n’est pas seulement de protéger les jardins — c’est de permettre leur évolution pour qu’ils accueillent de nouveaux profils de jardiniers.
Notes :
- Di Pietro, Francesca, Stéphanie Gosset, et Roger Coly. « Des plantes et des jardiniers dans la ville. Socio-écologie des jardins familiaux ». Développement durable et territoires 15, n°1 (juin 2024).
L’étude française croisant relevés botaniques et profils socio-démographiques des jardiniers. - Clarke, Lorraine Weller, et G. Darrel Jenerette. « Biodiversity and Direct Ecosystem Service Regulation in the Community Gardens of Los Angeles, CA ». Landscape Ecology 30, n°4 (2015).
L’étude qui documente le lien entre diversité culturelle des jardiniers et diversité floristique des parcelles à Los Angeles. - Philpott, Stacy M., et al. « Gardener Demographics, Experience, and Motivations Drive Differences in Plant Species Richness and Composition in Community Gardens ». Ecology and Society 25, n°4 (2020) : article 8.
La seconde étude californienne qui identifie l’origine nationale du jardinier comme le prédicteur le plus fort de la composition en espèces cultivées.