Son ADN est programmé pour les oasis du Sahara. Pourtant, il pousse en pleine terre à Paris. Comment est-ce possible ?
Je me suis frotté les yeux la première fois que je l’ai vu.
Ses palmes majestueuses aux folioles gris-bleuté bruissaient délicatement au gré d’un vent léger.
Regroupées en couronne aérée et laissant deviner à leur base les restes de quelques inflorescences, elles débordaient avec exubérance d’un patio à l’arrière d’un petit bâtiment à la façade pittoresque dont un bas relief annonce maçonnerie béton armé
.
Un palmier dattier (Phoenix dactylifera), adulte, en plein Paris : incroyable.
Un végétal taillé pour supporter 3’500 heures de soleil par an avec seulement 150 mm de pluie et des sols secs. Ici, avec deux fois moins de soleil, 650 mm de pluie, et des températures qui plongent régulièrement sous 0 °C… Un cocktail fatal.
Et pourtant, il pousse en pleine terre.
Probablement issu de la plantation d’un noyau de datte — dans les années 1970 ou 1980 au regard de son gabarit — son stipe culmine désormais à plus de 5 m de haut et brandit des palmes de plus de 3 m au-dessus d’un petit patio orienté plein sud, protégé au nord par un immeuble de 5 étages.
Il a donc survécu aux vagues de froid de janvier 1985 (–13,9 °C) et janvier 1987 (–13 °C).
Sur le papier, c’est impossible. Dans les faits, c’est un cas d’école de ce que le milieu urbain produit comme conditions microclimatiques.
- Le bâti qui l’entoure stocke l’énergie solaire et lui assure la chaleur dont il a besoin, jour et nuit ;
- L’immeuble au Nord le protège des vents glacés ;
- L’environnement urbain lui crée un cocon thermique, lisse les températures minimales et protège ses racines du gel.
C’est exactement l’effet mesuré par Waffle et al. (2017) à Toronto évoqué hier : +50 % de degrés-jours de croissance en ville par rapport à la zone rurale périphérique.
Car faire pousser un dattier au nord de la Loire exige normalement un dispositif délicat.
Au Jardin du Luxembourg, les jardiniers cultivent encore en bacs des dattiers qui passent chaque hiver à l’abri dans l’Orangerie du Sénat, aux côtés d’autres arbres méditerranéens — bigaradiers de 250 ans, grenadiers, lauriers roses.
Planter ces arbres en pleine terre aurait alors signé leur arrêt de mort.
Ce qui a changé pour ce spécimen, c’est le milieu.
La ville a produit pour ce dattier une micro-station favorable : à peine 15 m2 et les soins d’un jardinier attentif.
La ville crée des conditions de milieu sans équivalent naturel, où des espèces qui n’avaient aucune raison de coexister se retrouvent dans des conditions que ni la nature ni l’agriculture traditionnelle n’ont jamais générées.
Si 15 m2 suffisent à faire prospérer un arbre que tout condamnait, imaginez ce que chaque cour, chaque balcon, chaque pied d’immeuble pourrait accueillir avec un peu de temps, d’attention et de savoir-faire.
La biodiversité et la nature en ville ne se décrètent pas — elles se cultivent, espace par espace, jardinier par jardinier.