C’est la conclusion d’Ordonez et al. (2024)1. D’ici 2300, ce chiffre pourrait dépasser 80 %.
Le mécanisme : le climat change plus vite que les espèces ne se déplacent. Certaines migrent, d’autres non, et des assemblages inédits apparaissent — ce que les écologues appellent des novel ecosystems
.
Pas besoin d’attendre 70 ans. Ces dynamiques sont déjà à l’œuvre à grande échelle dans nos villes.
Une ville génère un climat qui lui est propre. À Paris, 2 à 4 °C de plus que la campagne alentour. Dans les villes arides, l’ombre et la géométrie du bâti créent au contraire des îlots plus frais que le désert environnant.
Ce microclimat n’est qu’une dimension du phénomène.
Ce que nous plantons, ce que nous éliminons, la façon dont nous gérons les espaces — tout cela façonne en permanence les conditions écologiques urbaines.
Depuis une dizaine d’années en région parisienne, ce phénomène se perçoit clairement — en son et en couleur.
Sous les canopées des boulevards et des parcs, un cri est devenu aussi courant que le roucoulement des pigeons.
Levant les yeux, le promeneur aperçoit un éclair vert vif taché de rouge.
Quand l’oiseau prend son envol, une étonnante silhouette en croix, avec cette queue aussi longue que le corps.
La perruche à collier (Psittacula krameri), originaire des contreforts de l’Himalaya, est passée du statut de curiosité à celui de nouvelle normalité. 15 000 individus en Île-de-France. 30 000 à Londres. Des milliers à Bruxelles, Amsterdam, Thessalonique.
L’espèce prospère là où bâti dense et espaces verts s’imbriquent : le premier lui offre chaleur et ressources humaines, les seconds les cavités pour nicher.
Mais voici le plus remarquable :
- 1/ La perruche ne concurrence pas les espèces locales. Contre-intuitif : on s’attendait à un phénomène invasif portant préjudice à la faune en place. La synthèse européenne ParrotNet2 montre que dans la moitié des cas étudiés, aucune compétition mesurable n’est détectée. Une cohabitation également documentée par la LPO en France3.
- 2/ L’écosystème urbain a commencé à réguler ses effectifs seul. En Italie, à Follonica, des hiboux moyen-ducs ont spontanément intégré les perruches à leur régime4 — relation sans précédent dans l’histoire de l’évolution.
- 3/ Les populations commencent à plafonner dans plusieurs villes européennes. C’est ce qu’observe François Chiron (AgroParisTech) : l’écosystème se structure et s’autorégule — à condition d’être suffisamment riche. Un milieu divers absorbe les nouvelles espèces. Un milieu appauvri les subit.
La perruche à collier n’est qu’un exemple — mais il est limpide.
Les novel ecosystems ne sont pas un concept abstrait réservé aux modèles climatiques. Ils se construisent ici et maintenant, dans nos villes.
Des écosystèmes dont nous sommes déjà les architectes et les jardiniers — reste à le devenir avec la finesse et l’intentionnalité qu’ils exigent pour réaliser leur plein potentiel d’accueil du vivant.
Notes :
- Ordonez, Alejandro, Felix Riede, et Jens-Christian Svenning. « Towards a Novel Biosphere in 2300: Rapid and Extensive Global and Biome-Wide Climatic Novelty in the Anthropocene. » Philosophical Transactions of the Royal Society B 379, n° 1902 (2024).
- White, Rachel L., Diederik Strubbe, Matthew Dallimer, et al. « Assessing the Ecological and Societal Impacts of Alien Parrots in Europe Using a Transparent and Inclusive Evidence-Mapping Scheme. » NeoBiota 48 (2019) : 45-69.
- LPO Île-de-France. « La Perruche à collier et la biodiversité en Île-de-France. » 2022.
- Mori, Emiliano, Luca Malfatti, Marine Le Louarn, et al. « Rose-Ringed Parakeet Psittacula krameri as a Possible Prey of Long-Eared Owls Asio otus in an Urban Environment. » Alula 43 (2020) : 151-156. Voir aussi le Centre de ressources Espèces Exotiques Envahissantes.