À Sapporo — 2 millions d’habitants — on dénombre une centaine d’espèces de fougères. Un tiers d’entre elles trouvent refuge en pleine ville, dans des interstices de quelques mètres carrés entre les murs que personne n’identifiait comme des habitats.
C’est ce qu’ont découvert Kajihara et al.1 en inventoriant 85 sites urbains (figure n°1).
Parmi les 29 espèces recensées : Matteuccia struthiopteris, 1,5 m de haut, typique des bords de ruisseaux en forêt. Ou Dryopteris crassirhizoma, spécialiste des forêts matures à canopée fermée. Des espèces qu’on ne s’attend pas à trouver entre deux immeubles — et qui pourtant y prospèrent.
Sapporo n’est pas une ville japonaise ordinaire. Planifiée par le gouvernement Meiji avec l’aide de conseillers américains, son plan en grille et son parcellaire en lots individuels la rapprochent davantage de Montréal que de Kyoto.
Cette morphologie, combinée aux retraits réglementaires pour la prévention incendie, l’ensoleillement et à l’espacement nécessaire au déneigement, crée un réseau dense d’espaces résiduels étroits entre les bâtiments2.
Personne ne les a conçus comme des habitats. Et pourtant c’est exactement ce qu’ils sont devenus : un novel ecosystem né de la convergence de l’histoire, du climat et de choix réglementaires.
Les chercheurs les nomment habitats cryptiques
: ils existent mais échappent à la détection, parce qu’ils ne correspondent à aucune catégorie reconnue en écologie urbaine.
Ce qui leur confère leurs qualités ?
- La distance aux forêts compte : les spores se dispersent depuis les massifs périphériques, et germent là où les conditions le permettent.
- L’ombre est décisive : les bâtiments projettent une ombre permanente dans les interstices, recréant les conditions d’un sous-bois.
- L’âge du bâtiment a un impact : certaines espèces n’apparaissent que dans les interstices anciens. Les communautés biologiques urbaines peuvent se reconstituer à mesure que le milieu
mûrit
. - La densité réserve la plus grande surprise : Dryopteris crassirhizoma, la plus forestière et exigeante du corpus, atteint sa probabilité d’occurrence la plus élevée dans les quartiers les plus denses. Plus les bâtiments sont hauts et rapprochés, plus l’ombre est profonde et stable, comme sous les canopés fermés qu’elle affectionne dans la nature. La densité urbaine ne détruit pas son habitat — elle le recrée.
Pour ce cortège forestier, c’est configuration physique du bâti qui rend la vie possible : il produit de l’ombre, retient l’humidité, et permet à ces espèces de sous-bois de prospérer là où rien ne le laissait prévoir.
Sapporo nous offre un exemple frappant de land sharing
: le partage — dans un même espace — des activités humaines et des dynamiques naturelles. Les habitants y stockent leurs vélos dans ces interstices pendant que les fougères y reconstituent un sous-bois.
La question n’est plus de savoir si ce partage existe dans nos villes. C’est de le reconnaître, de le protéger — et d’apprendre à le cultiver.

Notes :
- Kajihara, Kazumitsu, Yuichi Yamaura, Masashi Soga, Yasuto Furukawa, Junko Morimoto, et Futoshi Nakamura.
Urban Shade as a Cryptic Habitat: Fern Distribution in Building Gaps in Sapporo, Northern Japan.
Urban Ecosystems 19, nᵒ 2 (2016) : 523‑534. https://doi.org/10.1007/s11252-015-0499-8. - Shojai, Amir, et Shuichi Hokoi. « Left Open Spaces—Light Shafts in Iran and Side Setbacks in Japan: A Socio-spatial Approach to Study Awareness in Open Spaces in Urban Residential Blocks. » City, Territory and Architecture 8, nᵒ 3 (2021). https://doi.org/10.1186/s40410-021-00131-4.