Quand la ville invente ses écosystèmes

Décryptages
Publié le 13/03/26
Mis à jour le 13/03/26
3min de lecture
Quand la ville invente ses écosystèmes
Thomas Hanss

Vue sur Seine, Paris, France

  • 1. Le sophora : une histoire de graines inconnues
  • 2. Le pigeon ramier : un forestier qui a choisi la ville

Un pigeon forestier d’Europe qui mange les fruits d’un arbre chinois sur un trottoir parisien.

En écologie, cette scène a un nom : un novel ecosystem.

Le concept — Hobbs et al. (2006)1 — désigne des écosystèmes sans analogue historique. Des assemblages d’espèces, de sols, de conditions climatiques qui n’ont jamais coexisté avant l’intervention humaine.

Un novel ecosystem n’est pas un écosystème dégradé. C’est un système qui s’auto-organise, fonctionne et rend des services à partir de propriétés émergentes.

1. Le sophora : une histoire de graines inconnues

En 1747, le père d’Incarville, missionnaire jésuite français en Chine, envoie à Bernard de Jussieu, intendant du roi au Jardin des Plantes, des  graines d’arbres chinois inconnus .

Il faudra attendre la première floraison pour identifier l’espèce que Linné avait nommée Sophora japonica d’après un herbier supposément japonais. Mais l’arbre n’est ni japonais, ni un vrai Sophora… il sera reclassé Styphnolobium japonicum en 19972.

Il devient au XXème siècle l’une des principales essences d’alignement et d’ornement dans les villes françaises. On le retrouve aujourd’hui couramment dans les avenues, places, parkings et zones commerciales.

Il tolère la pollution, la sécheresse, les sols compacts et calcaires, et supporte les fortes chaleurs.

Preuve de sa résistance : un inventaire des arbres patrimoniaux de Taiyuan (Chine)3 recense 1’267 Sophoras centenaires — dont certains de plus de 500 ans — en milieu urbain continental rude (390 mm de pluie/an, -15°C en hiver).

Sa floraison tardive (juillet-août) comble un creux critique de ressource nectarifère pour les pollinisateurs. Ses gousses charnues persistent tout l’hiver, nourrissant l’avifaune frugivore quand presque rien d’autre n’est disponible.

2. Le pigeon ramier : un forestier qui a choisi la ville

Le ramier (Columba palumbus) est un forestier qui a colonisé nos rues de lui-même.

  • +169 % en France entre 1989 et 2016.4
  • En Île-de-France, l’un de ses bastions nationaux, la tendance est encore plus marquée.
  • À Bruxelles, il est devenu l’oiseau le plus fréquent dans les jardins urbains.

La clé de son succès : l’îlot de chaleur urbain qui lui fait gagner 1 à 2°C la nuit, une économie d’énergie vitale en hiver.

Une étude de 5 ans à Liverpool mesure un taux d’éclosion de 74 % en ville, contre 53 % en milieu rural5. La ville lui réussit mieux que la campagne.

Mais l’omniprésence du ramier est aussi un révélateur.

Quand il devient dominant, ce n’est pas lui le problème — c’est la ville qui perd en diversité de milieux : bâti rénové sans cavités, insectes raréfiés, espaces verts simplifiés.

Ramier et sophora pourraient parfaitement coexister avec une biodiversité plus riche dans les novel ecosystems La leçon du figuier géant de Palerme sur la biodiversité de demain La leçon du figuier géant de Palerme sur la biodiversité de demain .

Il ne tient qu’à nous de recréer de l’hétérogénéité dans la ville Pourquoi nous devons être plus nombreux à jardiner ? Pourquoi nous devons être plus nombreux à jardiner ? , de diversifier ses essences végétales et d’étudier ses écosystèmes émergents avec finesse pour que l’urbanisme devienne un acte qui fasse plus de place à la nature.


Notes :

  1. L’article fondateur définissant les écosystèmes qui émergent suite aux activités humaines. Hobbs, R. J., et al. « Novel ecosystems: theoretical and management aspects of the new ecological world order. » Global Ecology and Biogeography 15 (2006) : 1-7.
  2. POWO (Plants of the World Online), Styphnolobium japonicum (L.) Schott, Royal Botanic Gardens, Kew. Fiche taxonomique de référence : aire d’origine (centre et sud de la Chine), synonymes (dont Sophora japonica L.) et distribution mondiale.
  3. À propos de la longévité du Sophora et son adaptation aux milieux urbains : Pan, Yang, Shijie Wang, Chunping Xie, et C. Y. Jim. 2025. « Species Diversity and Spatial Pattern of Heritage Trees in Taiyuan. » Scientific Reports 15 : 17584.
  4. Teyssèdre, Anne. 2016. « Biodiversité : le paradoxe du pigeon ramier. » Pour la Science, n°465 (juillet).
  5. Zoom Nature. 2019. « La reproduction du pigeon ramier des villes. »