Planter en ville : ce que la science nous oblige à repenser

Décryptages
Publié le 13/03/26
Mis à jour le 13/03/26
3min de lecture
Planter en ville : ce que la science nous oblige à repenser
David Miet

Hanoï, Vietnam

Plus d’un arbre urbain sur deux dans le monde vit déjà sous un climat qu’aucun individu de son espèce n’affronte à l’état naturel.

On continue pourtant de planter sans intégrer ce décalage.

C’est le constat d’Esperon-Rodriguez et al. (2022)1 qui ont évalué la vulnérabilité climatique de 3 129 espèces dans 164 villes de 78 pays :

  • 56 % hors limites de température ;
  • 65 % hors limites de précipitation ;
  • D’ici 2050, les trois quarts seront à risque.

En parallèle, Xie et al. (2024)2 ont passé au crible 22 ans de recherche mondiale sur la diversité arborée urbaine — plus de 1 670 publications, une production scientifique qui a été multipliée par 20 depuis les années 2000 (9 publications en 2000 > 207 en 2022).

Leur synthèse montre que malgré des conditions extrêmes, les villes abritent une diversité arborée réelle, portée par l’hétérogénéité de leurs micro-habitats.

Ces travaux nous invitent à un changement de perspective assez radical :

La ville n’est pas un écosystème dégradé en attente de restauration. C’est un écosystème nouveau.

Sols compactés, îlot de chaleur, pollution chronique, habitats coupés les uns des autres par le bâti — cette combinaison de contraintes n’existe dans aucun écosystème naturel. Les arbres qu’on y plante affrontent un milieu que leur histoire évolutive n’a pas préparé.

En écologie, on parle de  novel ecosystem  (Hobbs et al., 2006) : des écosystèmes sans analogue historique, qui n’ont jamais coexisté avant l’intervention humaine.

Le travail de Xie et al. nous offre trois enseignements pour concevoir avec le végétal en ville :

1/ L’hétérogénéité urbaine est un levier.

Rues minérales, parcs, friches, pieds d’immeubles — chaque micro situation appelle un assemblage différent. Xie et al. montrent que c’est cette mosaïque qui porte la biodiversité urbaine. Plaquer une palette végétale standardisée, c’est aller contre ce que le terrain nous dit.

2/ La question n’est plus  natif ou exotique ?

C’est : quels traits fonctionnels pour quelles conditions de site — et pour quels bénéfices écologiques ? L’urbanisation filtre par la tolérance à la sécheresse, à la compaction, à la pollution. Mais survivre ne suffit pas. Un arbre qui n’offre ni pollen, ni nectar, ni fruit, ni habitat ne participe pas à l’écosystème urbain — il ne sert que de décor.

3/ Protéger l’existant et concevoir le nouveau vont de pair.

La ville est déjà un novel ecosystem. Xie et al. insistent : protéger et reconnecter la végétation naturelle là où elle subsiste reste essentiel.

Mais la protéger ne suffit pas — il faut la renforcer et anticiper les combinaisons d’espèces, natives et non-natives, qui constitueront le novel ecosystem urbain de demain.

Un nouveau paradigme à traduire collectivement dans nos façons de jardiner nos villes.


Notes :

  1. À propos de l’adaptation de nos plantations urbaines en perspective du climat qui vient : Esperon-Rodriguez, Manuel, et al. 2022. « Climate Change Increases Global Risk to Urban Forests. » Nature Climate Change 12 (10) : 950‑955.
  2. La revue systématique de 22 ans de recherche sur la diversité arborée urbaine de Xie et al : Xie, Jun, et al. 2024. « Unveiling the Complex Networks of Urban Tree Diversity Research: A Global Perspective. » Ecology and Evolution 14 (6) : e11630.