L’étude de l’Apur — Atelier parisien d’urbanisme et Michel Desvigne, relayée cette semaine par Le Moniteur1, révèle que les 416’500 jardins pavillonnaires du Grand Paris représentent 10′ Ha — l’équivalent, selon les auteurs, de cinq bois de Vincennes2.
La surface est considérable. Mais 10’700 hectares de pelouse ne font pas une forêt3.
Et la conclusion de Desvigne pose problème : il qualifie la densification du tissu pavillonnaire de grande menace
qui risquerait d’ appauvrir ces zones
.
Or ses propres données disent l’inverse : sur la surface végétalisée des parcelles, les trois quarts sont de la pelouse. Le couvert arboré ne représente qu’un quart. Dès 2023, l’APUR documentait que ces pelouses constituent un milieu monospécifique, écologiquement pauvre inapte à stocker l’eau de ruissellement
dont la résistance aux épisodes caniculaires est très faible
4.
Mieux : parmi ses cinq actions, Desvigne recommande lui-même de limiter les surfaces de pelouses
. Protéger ces jardins tels quels, c’est protéger ce que leur auteur recommande de transformer.
Mais surtout, le rapport fait l’impasse sur le fond : pourquoi la pelouse domine-t-elle ?
Un jardin diversifié — potager, arbustes, haies, strates multiples, celui que Desvigne prescrit — demande environ 45 min/m²/an. Sur un terrain de 1’000 m² : 750 heures par an, presque un mi-temps. Une pelouse sur la même surface : 80 à 130 heures5.
La pelouse n’est pas un choix. C’est ce qui reste quand le jardinier est débordé par la surface.
La dynamique est à l’œuvre : à Montfermeil, l’analyse de 335 parcelles sur dix ans montre que la pelouse occupe 70 % et ça ne s’améliore pas : potagers divisés par deux, minéral passé de 11 à 16 %. 6 fois sur 10, c’est le propriétaire qui a appauvri le couvert végétal pour simplifier l’entretien — dans des secteurs sanctuarisés par la commune, sans aucune densification6.
Pas de hasard : l’occupant principal d’une maison individuelle a en moyenne 60 ans. Avec l’âge, le jardin devient une charge7. Les jeunes générations, elles, ne demandent pas de grands jardins : 70 % des aspirants à l’accession jugent 200 m² suffisants8.
Sanctuariser de grands jardins que les occupants ne peuvent plus entretenir et dont les futurs habitants ne veulent pas, c’est protéger un déclin.
L’enjeu n’est pas de protéger les jardins mais d’y ramener des jardiniers.
La densification douce fait reculer la pelouse, pas les jardins. Elle transforme 1’000 m² de gazon en quatre jardins de 200 m² que leurs jardiniers peuvent investir avec soin9. Un grand jardin vide ne vaut pas mieux que quatre petits jardins jardinés intensément10.
La menace, ce n’est pas de diviser des pelouses. C’est de refuser de le faire — et de repousser la ville sur les terres agricoles. Un processus, lui, véritablement irréversible11.
Une ville, ce sont des usages et des usagers, pas un objet à concevoir et dessiner. Il serait temps que les grands
paysagistes, urbanistes et architectes cessent d’imaginer des jardins sans se demander qui les jardinera.
Notes :
- Le Moniteur. (2026). Pour l’Apur et Michel Desvigne, le pavillonnaire du Grand Paris forme un vaste parc. Le Moniteur, 22 avril 2026.
- Labasse, A., Pelloux, P. et al. (2026). Vers un parc pavillonnaire du Grand Paris : Mise en valeur d’une mosaïque de jardins individuels. Paris : Atelier Parisien d’Urbanisme (Apur).
- Klaus, V. H. et al. (2025). Countries Need Ambitious Urban Biodiversity Targets under the EU Nature Restoration Law. npj Urban Sustainability, 5(22). Critique de l’évaluation quantitative du
vert
sans qualité écologique. - Blancot, C. et al. (2023). La ville pavillonnaire du Grand Paris — Enjeux et perspectives. Paris : Atelier Parisien d’Urbanisme (Apur). Analyse de la pauvreté écologique des pelouses.
- Office fédéral de l’environnement (OFEV). Le jardin climatique : Astuces et idées pour la promotion de la biodiversité. Berne : OFEV. Source sur les temps d’entretien selon l’intensité de jardinage.
- Villes Vivantes. (2024). Densification et biodiversité : évolution des jardins pavillonnaires sur 10 ans à Montfermeil.
- Lavaud, C., & Le Lan, R. (2025). Un quart des ménages vivent dans un logement en sous-occupation très accentuée. Insee Première, n° 2064.
- Ifop pour l’Unep (2025) & Ifop pour la FFC (2025). Baromètre 2025 des Français et leur jardin et Le regard des Français sur la maison individuelle.
- Tresch, S. et al. (2019). Direct and Indirect Effects of Urban Gardening on Aboveground and Belowground Diversity Influencing Soil Multifunctionality. Scientific Reports, 9(9769).
- Egerer, M., & Kabisch, N. (2025). Resetting the Clock by Integrating Urban Nature and Its Biodiversity into the 15-Minute City Concept. Nature Communications, 16(9281).
- AEE. (2025). Land Use and Land Take. Europe’s Environment 2025. Agence européenne de l’environnement.