Refuser la densification pour préserver les sols urbains, c’est exporter l’étalement urbain
Nous avons mis vingt ans à comprendre que délocaliser notre industrie ne supprimait pas nos émissions de CO2 — elle les exportait. Aujourd’hui, le même mécanisme est à l’œuvre avec nos villes qui, en refusant la densification, exportent la destruction des sols via l’étalement urbain. Combien de temps mettrons-nous à le comprendre ?
Le volume Préserver les sols
des Annales des Mines1 vient de paraître. 25 articles, 436’000 caractères à propos des sols — et pas une seule mention du mécanisme qui en détruit le plus2.
Sur la science des sols stricto sensu, le travail est solide. Mais le volume souffre de ce que les psychologues appellent un biais de composition
3 : croire que ce qui est vrai pour une partie est vrai pour le tout.
Un jardin protégé, c’est potentiellement un service écologique préservé — s’il ne s’agit pas d’une pelouse tondue par un robot. Mais protéger des millions de jardins dans un pays qui manque de 1,5 million de logements4, ce n’est plus protéger les sols : c’est choisir lesquels on sacrifie.
Car la France vit une crise du logement documentée :
- 4 millions de personnes mal logées ;
- 2,7 millions de ménages en attente de logement social5 ;
- des salariés en CDI dormant dans leur voiture, des étudiants renonçant à des études faute de toit.
Quand un PLU refuse de densifier au nom de la biodiversité urbaine, cette demande ne s’évapore pas. Elle se déplace comme nos émissions de carbone, hors de notre champ de vision.
Les données du Cerema6 — dans le volume lui-même — montrent où7 :
- 64 % de la consommation d’espaces naturels et agricoles sert à construire des logements ;
- 58 % en zone détendue — là où se trouvent l’essentiel des terres agricoles.
D’où vient cette cécité ?
D’un biais bien connu des psychologues : l’heuristique du visible8 — nous protégeons ce que nous voyons.
Le jardin du voisin participe à notre cadre de vie quotidien, on s’y attache. Le champ converti en lotissement à 50 km ne fait partie du cadre de vie de personne — ni du chercheur, ni de l’élu qui refuse de densifier, ni du riverain. Et c’est ce champ — dont la dégradation est irréversible — qui en paie le prix.
Le vocabulaire du volume porte la trace de cet angle mort :
Préserver les sols
y apparaît 121 fois ;Préserver les espaces naturels et agricoles
une seule fois ;Logement
apparaît 94 fois, mais pour parler de vacance ou de bâti dégradé — jamais comme la demande qui détermine où les sols sont détruits ;Crise du logement
est nommée 3 fois — dont 2 pour affirmer que la densification ne la résout pas ;Effet de report
n’est nommé à aucun moment.
Le volume prouve l’urgence de ne plus artificialiser les terres agricoles. Mais il fournit aussi les arguments pour freiner la densification du tissu urbain — le seul levier qui réduirait cette artificialisation là où elle fait le plus de dégâts.
La question reste ouverte : peut-on prétendre préserver les sols sans se demander où loger les gens ?

Comment l’ouvrage Préserver les sols
œuvre indirectement pour leur destruction via l’étalement
Je montrais ci-dessus comment le dernier volume des Annales des Mines étaye en fait la doctrine qui permet aux villes de délocaliser leur destruction via l’étalement. On pourrait croire que je force le trait.
Voici, pour laisser chacun juger, des citations de l’ouvrage. Elles illustrent les 4 verrous rhétoriques qui tuent dans l’œuf le débat sur la densification, levier essentiel pour protéger les sols encore non artificialisés.
1. Sacraliser
Le sol est un patrimoine non renouvelable à l’échelle humaine
(Raous & Podwojewski)9. C’est vrai. Mais cette vérité est appliquée sans distinction : un jardin pavillonnaire au sol remanié reçoit le même statut qu’une prairie naturelle. Quand tous les sols se valent, aucun arbitrage n’est possible.
2. Caricaturer
La densification accentue la gentrification et tend à standardiser les espaces, sans résoudre la crise du logement abordable
(Henry)10. Le verdict est posé sans source. Dans le corps du texte, la seule référence qui aborde la gentrification porte sur les grands projets urbains
— pas sur la densification. L’affirmation repose sur une généralisation non étayée.
3. Esquiver
L’intractivisme propose de substituer la logique extractiviste par une approche fondée sur la réciprocité et l’attention aux sols
(Henry). L’intention est belle. Mais le cadrage ne laisse aucune place à la question : où loger les gens ?
4. Effacer
Le volume contient pourtant les données clés. L’article du Cerema montre que 64 % de la consommation d’espaces agricoles sert à construire des logements. Mais aucun article ne relie ces chiffres aux propositions de sanctuarisation.
La signature sémantique résume tout : préserver les sols
apparaît 121 fois. Effet de report
: zéro.
Le contraire de l’extractivisme, ce n’est pas l’inaction.
C’est replacer l’enjeu des sols dans le territoire pour adapter la réponse : densité et construction là où c’est stratégique, préservation là où le sol le justifie. Un arbitrage que le volume rend impossible.
Et les quatre verrous fonctionnent d’autant mieux qu’ils avancent avec assurance. Les Annales des Mines11 portent pourtant en couverture, depuis 1794, cette maxime de leur fondateur :
nous suivrons […] l’humble sentier de l’Observation, nous conclurons peu, nous douterons souvent et nous engageons [nos concitoyens] à se défier du ton d’assurance qu’il est si facile de prendre et si dangereux d’écouter.
Coquebert, Charles. 1794. « Éditorial. » Journal des mines 1 (vendémiaire an III)
Notes :
- Le dernier volume des Annales des Mines, en libre accès : Dubeaux, Sarah, et Anne-Cécile Sigwalt, coord.
Préserver les sols
. Annales des Mines – Responsabilité & Environnement, n°122, avril 2026. - L’analyse lexicale a été réalisée sur le texte intégral du volume par recherche plein texte sur le fichier PDF du volume n°122 (436’000 caractères). Méthodologie : outil de recherche
grep
exhaustif sur l’ensemble des articles. - Le biais de composition (fallacy of composition) consiste à inférer qu’une propriété vraie pour une partie l’est aussi pour le tout. Voir Samuelson, Paul A., Economics: An Introductory Analysis, 3ᵉ éd. (New York : McGraw-Hill, 1955).
- Les chiffres sur la crise du logement en France : 4,2 millions de personnes mal logées. Fondation pour le logement des défavorisés. 31e rapport sur l’état du mal-logement en France en 2026. Paris, 3 février 2026.
- Les chiffres sur le nombre de ménages en attente de logement social (2,7 millions fin 2024). Union sociale pour l’habitat (USH).
La demande et les attributions de logement social à fin 2024
. USH Statistiques, n°1, 2025. - Les données sur la consommation foncière sont issues d’un article publié dans le volume lui-même : Cadot, Romain, et Magali Di Salvo.
L’Observatoire national de l’artificialisation des sols
. In Préserver les sols, n°122, avril 2026. - Cerema, données officielles de consommation foncière 2009-2023 (publication du 13 mai 2025). cerema.fr/actualites.
- Ce que j’appelle ici
heuristique du visible
s’appuie sur l’availability heuristic. Voir Tversky, Amos, et Daniel Kahneman,Availability: A Heuristic for Judging Frequency and Probability
, Cognitive Psychology 5, n° 2 (1973). - Raous, Sophie, et Pascal Podwojewski. 2026.
Préserver les sols : un capital naturel longtemps invisible
. Responsabilité & Environnement, n° 122 (avril). - Henry, Patrick. 2026.
Les sols, nouveaux communs politiques ? Plaidoyer pour une trajectoire intractiviste des territoires
. Responsabilité & Environnement, n° 122 (avril). - Annales des Mines. Qui sommes-nous ? Consulté le 6 mai 2026.