Nos murs sont des falaises – c’est la science qui le dit

Décryptages
Publié le 14/04/26
Mis à jour le 14/04/26
5min de lecture
Nos murs sont des falaises – c’est la science qui le dit

Campanula portenschlagiana (campanule des murailles) sur un muret de clôture à Bordeaux, France

  • Ce que la science nous apprend sur le sujet
  • Quelles sont les conséquences sur la dégradation du bâti au cours du temps ?
  • La campanule des murailles : l’Urban Cliff Hypothesis en action 

La relation entre nos constructions et la biodiversité urbaine est un champ encore largement méconnu. Les écologues le documentent pourtant depuis vingt ans : les murs de nos villes sont des habitats — que les projets de rénovation et de construction ignorent encore largement.

Ce que la science nous apprend sur le sujet

En 2004, les biologistes Larson, Lundholm et al. publient The Urban Cliff Revolution1. Leur constat : les bâtiments reproduisent, sans le vouloir, les caractéristiques écologiques des parois rocheuses. Micro-anfractuosités dans les joints, gradients d’humidité, microclimats contrastés selon l’orientation. Ce que nous construisons ressemble, pour le vivant, à une falaise.

L’hypothèse qui en découle — la  Urban Cliff Hypothesis  — prédit que les espèces colonisant spontanément les villes proviennent d’habitats rocheux. Elle concerne la flore comme la faune, mais la recherche empirique a surtout porté sur les plantes. Lundholm et Marlin (2006)2 l’ont vérifié à Halifax (Canada) : parmi les plantes colonisant spontanément les surfaces urbaines, les espèces originaires de milieux rocheux sont significativement surreprésentées.

Qu’est-ce qui fait d’un mur un habitat ?

Francis (2011) a compilé la première revue scientifique — 19 études, de Cambridge à Hong Kong3. Quatre caractéristiques clés :

  1. Le substrat : La rugosité de surface et l’usure progressive des joints piègent les sédiments et permettent la germination. Les mortiers à la chaux se colonisent bien mieux que le ciment Portland, dont le pH (11-12) inhibe la plupart des organismes.
  2. L’humidité : La brique et la pierre sont poreuses et retiennent l’eau ; le béton lisse, le verre et le métal, non.
  3. Les nutriments : Ils sont fournis par la dégradation du mortier et le dépôt de sédiments éoliens. Pauvres mais suffisants pour les espèces adaptées.
  4. Le microclimat : L’orientation joue un rôle majeur. Les murs nord, est et ouest, plus ombragés et plus humides, portent davantage de végétation. Les façades sud imposent des écarts thermiques que peu d’organismes tolèrent.

Ce n’est pas l’âge du mur qui détermine sa valeur écologique, mais ses caractéristiques physiques — porosité, rugosité, type de mortier, exposition.

La colonisation est un processus lent, de plusieurs années à plusieurs décennies. Un ravalement remet les compteurs biologiques à zéro, mais ce qui fait la différence, c’est la nature du support : certains matériaux permettent à la colonisation de se réinstaller après chaque intervention — d’autres ne lui en laissent pas la possibilité.

Chaque mur a un potentiel écologique et peut devenir un espace d’accueil pour la biodiversité urbaine. Matériaux, orientation, porosité, type de mortier : ce sont des choix de conception. La science nous donne des clés pour faire de chaque construction un levier pour la biodiversité — à nous de nous en saisir.

Quelles sont les conséquences sur la dégradation du bâti au cours du temps ?

La réponse de la science est aujourd’hui assez claire, même si elle va à l’encontre de certaines idées reçues. Le point clé est le suivant : ce n’est pas la plante qui dégrade le mur, c’est l’état du mur qui détermine l’impact de la plante. Les travaux menés entre 2006 et 2015 par Historic England en collaboration avec l’université d’Oxford (2018) l’ont démontré de manière très convaincante sur le cas du lierre (Hedera helix). Les radicelles aériennes du lierre assurent une fixation superficielle remarquablement forte, mais elles ne pénètrent pas dans les matériaux et n’en extraient ni humidité ni nutriments. Sur un mur en bon état, le lierre joue même un rôle protecteur Le lierre : protecteur ou destructeur des murs ? Le lierre : protecteur ou destructeur des murs ? .

Le risque n’apparaît que lorsque le mur est déjà significativement détérioré : les pousses entrent alors en contact avec l’obscurité, l’humidité et les matériaux altérés au fond des cavités existantes, ce qui peut stimuler un enracinement en profondeur. C’est dans ce cas — et surtout avec des espèces ligneuses à croissance vigoureuse — que la pression mécanique des racines peut effectivement aggraver les dégâts. Ce principe vaut au-delà du lierre. Les petites herbacées rupicoles comme Campanula portenschlagiana s’installent dans des joints de mortier déjà naturellement dégradés par le temps et l’érosion climatique (Francis, 2011). Leur système racinaire modeste ne représente pas de risque structurel.

Si un mur présente des signes de vieillissement — joints fragilisés, mortier fissuré par les cycles gel-dégel — il suffit de le ravaler ou de le rejointoyer. La littérature confirme d’ailleurs que l’entretien régulier (nettoyage, rejointoiement) fait des murs des habitats transitoires : la végétation ne se réinstalle que lorsque les conditions le permettent à nouveau, c’est-à-dire quand le mortier recommence à se dégrader naturellement (Francis, 2011). C’est donc un cycle réversible et maîtrisable.

La campanule des murailles : l’Urban Cliff Hypothesis en action 

En illustration la Campanula portenschlagiana (campanule des murailles) sur un muret de clôture à Bordeaux : cette plante est endémique des falaises calcaires de Dalmatie (Croatie, Bosnie-Herzégovine), où elle pousse naturellement dans les anfractuosités des parois rocheuses karstiques. C’est une chasmophyte — une spécialiste des fissures de rocher. Introduite en Europe occidentale comme plante ornementale au XIXème siècle, elle s’est échappée des jardins et s’est naturalisée spontanément sur les murs et les talus rocheux.

En France, l’INPN la classe comme néophyte (introduction post 1500) ; elle se naturalise dans plusieurs régions sur des murs anciens en pierre ou en brique, où la rugosité du support et le pH du mortier à la chaux lui conviennent. Tolérante au calcaire, à la sécheresse une fois installée, elle constitue une ressource pour les pollinisateurs (abeilles, papillons) pendant sa longue floraison de mai à septembre.


Notes :

  1. Larson, D. W., Matthes, U., Kelly, P. E., Lundholm, J. T., & Gerrath, J. A. (2004). The Urban Cliff Revolution: New Findings on the Origins and Evolution of Human Habitats. Markham, Canada: Fitzhenry and Whiteside.
  2. Lundholm, J. T., & Marlin, A. (2006). Habitat Origins and Microhabitat Preferences of Urban Plant Species. Urban Ecosystems, 9, 139–159.
  3. Francis, R. A. (2011). Wall Ecology: A Frontier for Urban Biodiversity and Ecological Engineering. Progress in Physical Geography, 35(1), 43–63.