De l’Andalousie à Kyoto : quand la densité bâtie est une réponse au climat

Patterns
Publié le 29/04/26
Mis à jour le 29/04/26
3min de lecture
De l’Andalousie à Kyoto : quand la densité bâtie est une réponse au climat
Arbujol | flickr.com

Le tsuboniwa de la maison Yoshida (吉田家), kyomachiya emblématique de Kyoto, Japon

Au Japon, les machiya — maisons de ville traditionnelles des centres urbains denses — comportent des cours intérieures de quelques mètres carrés, appelées tsuboniwa ( jardin d’un tsubo , soit deux tatamis). Au sud de l’Espagne, les patios andalous couvrent parfois plusieurs dizaines de mètres carrés au cœur de l’îlot. Mais ce n’est pas la surface qui les sépare, c’est la physique : à climat différent, mécanisme de fraîcheur différent.

En Andalousie, les étés sont chauds et secs. La nuit, les surfaces chauffées en journée — sol, façades, toits — restituent leur chaleur vers le ciel par rayonnement infrarouge. L’air sec laisse passer ce rayonnement : la chaleur quitte la ville. L’air refroidi, plus dense, descend au sol et le patio andalou, par sa géométrie close, le capte et le stocke.

Trois éléments y concourent :

  • la masse — murs épais en pierre ou torchis, qui emmagasinent la fraîcheur la nuit et la restituent lentement le jour ;
  • l’auto-ombrage produit par les façades hautes, qui limite le rayonnement solaire direct au cœur de la cour ;
  • la géométrie close de la cour, qui retient l’air froid au sol comme un contenant retient un liquide.

Le résultat : la cour reste fraîche grâce à la fraîcheur nocturne stockée.

À Kyoto, les étés sont chauds et humides. La nuit, la chaleur accumulée en journée par la ville ne s’évacue pas — l’humidité atmosphérique bloque son rayonnement vers le ciel. La machiya ne peut donc pas s’appuyer sur le frais nocturne. Elle inverse la stratégie : au lieu de retenir l’air, elle le fait circuler.

Trois éléments y concourent aussi :

  • l’ossature légère — murs de bois et de papier, faible inertie : la maison ne stocke pas la chaleur diurne, elle la laisse passer ;
  • l’auto-ombrage des jardins par les façades hautes, qui maintient le sol à l’ombre et permet à l’arrosage du sol (uchimizu) de ne pas s’évaporer en pure perte ;
  • le tirage thermique vertical, où l’air chaud monte par l’atrium central (hibukuro) et appelle de l’air frais depuis les jardins au sol.

Le résultat : la maison reste fraîche grâce au mouvement d’air continu.

La machiya a été analysée en 1990 par Ishida et al.1, les patios andalous par Diz-Mellado et al.2. Mis en regard, ces travaux dégagent un enseignement clé : là où la nuit produit de la fraîcheur — climat sec —, la stratégie consiste à la stocker. Là où la nuit ne rafraîchit pas — climat humide —, la stratégie s’inverse : le bâti respire et fait circuler l’air frais en permanence du sol vers le ciel.

Deux climats, deux stratégies — un même principe : la forme bâtie n’est pas un style, c’est une réponse au climat, et la densité en est le levier.

C’est l’enjeu de la densification urbaine des décennies à venir : ne pas copier des formes, mais mobiliser ces principes pour faire de chaque bâtiment à construire un outil de confort climatique adapté à son contexte.


Notes, références et glossaire :

  1. L’étude pionnière sur le mécanisme thermique de la machiya, jamais traduite hors du Japon. Ishida, Tetsuro, Hisao Toda, Yuzuru Yamamoto, et Yutaka Hatakeyama. 1990.  開放系住居の夏の環境特性に関する研究  [Étude sur les caractéristiques environnementales estivales des habitations à système ouvert]. 日本建築学会計画系論文報告集 [Journal of Architecture, Planning and Environmental Engineering, AIJ] 408 : 23-32.
  2. L’étude mesurant le confort thermique de 20 cours méditerranéennes selon leur géométrie, sur deux ans de campagne de mesure dans quatre villes du sud de l’Espagne. Diz-Mellado, Eduardo, Marialena Nikolopoulou, Victoria Patricia López-Cabeza, Carlos Rivera-Gómez, et Carmen Galán-Marín. 2023.  Cross-Evaluation of Thermal Comfort in Semi-Outdoor Spaces According to Geometry in Southern Spain . Urban Climate 49, 101491.