Les jeunes actifs disent préférer les petites villes. Pourtant, ils continuent à s’installer dans les grandes. Pourquoi ?
Je dirige depuis treize ans une jeune entreprise d’architecture et d’urbanisme.
Voici ce que j’observe :
1/ Je ne peux embaucher que dans les grandes villes. Paris, Lyon, Bordeaux, Rennes, Toulouse… Hors des métropoles, le pool de candidats potentiels est trop faible.
2/ Nous avons un jour réussi à ouvrir un bureau à Dijon, constitué une équipe (certains candidats ont accepté de déménager à Dijon pour rejoindre Villes Vivantes).
3 ans plus tard, nous avons dû fermer Dijon car nos jeunes sont tous repartis en nous demandant de les intégrer dans nos bureaux de :
- Lyon,
- Toulouse,
- Bordeaux.
Dans des villes qui sont finalement plus embouteillées, où le coût de l’immobilier et de la vie est plus cher !
3/ Le turnover du marché du travail français augmente.
Nos parents faisaient un job, parfois deux, dans une vie. Quand on les interroge, les membres de nos équipes, souvent sortis d’école, nous disent qu’ils en feront huit, dix, peut-être davantage.
Selon une étude récente du Céreq, un quart des jeunes entrés sur le marché du travail en 2017 avaient déjà quitté leur CDI trois ans plus tard. Pour la génération 2010, c’était 17 %1.
Et dans deux tiers des cas, c’est le jeune lui-même qui rompt son CDI.
4/ La conséquence semble mécanique.
Avec un seul job pour monsieur et un seul job pour madame dans toute une vie, vivre durablement dans une agglomération de 50’000 et même 20’000 habitants était possible.
Avec huit à dix jobs par personne, dans deux carrières un peu spécialisées : c’est impossible. Sauf à déménager tous les quatre ans.
Pour la même raison que c’est impossible de s’implanter dans des bassins d’emplois trop petits pour tout un tas d’entreprises spécialisées. La contrainte existe du côté de l’employeur comme du côté de l’employé.
5/ Quand on interroge les jeunes actifs, ils disent aimer les villes moyennes.
Le sondage IFOP / Villes de France de 2020 est sans ambiguïté : 84 % des Français préfèrent vivre dans une ville moyenne plutôt que dans une grande métropole2.
Et les jeunes ne font pas exception : 82 % des moins de 35 ans préfèrent eux aussi les villes moyennes.
Et si on interroge les habitants actuels des grandes villes, même chose : 50 % d’entre eux disent souhaiter habiter idéalement en ville moyenne.
6/ Mais quand on regarde leurs décisions effectives, ils vont dans les grandes.
Les flux migratoires internes, les prix de l’immobilier
L’emplacement est devenu presqu’aussi important pour le logement que pour le commerce
, la concentration des jeunes diplômés racontent l’inverse de ce que disent les sondages.
La France de 2026 voit ses jeunes actifs, en particulier les CSP+, se concentrer à Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Nantes, Rennes, et pas dans les villes moyennes qu’ils déclarent préférer.
7/ Pendant la pandémie, on a cru que tout allait s’inverser.
L’exode urbain
annoncé. La revanche des campagnes. La fin des métropoles.
Cinq ans plus tard, les études convergent. Il n’y a pas eu d’exode urbain massif. La pandémie n’a pas bouleversé les structures territoriales françaises34.
Les actifs, les jeunes actifs, et les Français en général n’ont pas quitté les grandes villes pour vivre à la campagne.
Les couronnes des métropoles ont gagné des habitants à la recherche d’un jardin, certaines villes moyennes proches des grands bassins d’emploi ont profité un peu de ce dynamisme.
Mais grandes métropoles du sud et de l’ouest, auxquelles il faut ajouter le littoral, l’Île-de-France et l’axe Lyon Annecy Genève, continuent de capter une part significative de la création d’emploi et de la croissance démographique.
La géographie de l’attractivité économique ne s’est pas rééquilibrée. Le Covid ne l’a pas inversée. Il l’a précisée.
Croissance démographique et création d’emplois s’effectuent dans des espaces de plus en plus concentrés.
L’hypothèse
J’en suis venu à formuler une intuition simple : plus on change de job souvent, plus on a besoin d’un grand bassin d’emploi pour pouvoir se retourner et ne pas être contraint de déménager à chaque changement de job imprévu.
Dit autrement : la taille de la ville dans laquelle vous avez besoin de vivre serait grossièrement proportionnelle au nombre de fois que vous prévoyez de changer d’emploi dans votre carrière.
Formule simple, géométrique. Mais est-elle vraie ?
La littérature
En remontant la bibliographie économique, j’ai découvert qu’un siècle entier de chercheurs s’était posé cette question, et avait donné un nom à ce phénomène : l’épaisseur du marché du travail ( thick labor market effects
).
- Alfred Marshall, en 1920 : observait déjà que les industries similaires s’agglomèrent dans les mêmes villes parce que cela bénéficie à la fois aux travailleurs et aux employeurs5.
- Peter Diamond, prix Nobel d’économie : formalise en 1982 le mécanisme : plus il y a d’acteurs cherchant à s’apparier sur un marché, plus la probabilité de trouver le bon partenaire augmente6.
- Helsley & Strange, en 1990 : l’appliquent aux villes : dans une grande métropole, les compétences des travailleurs collent en moyenne mieux aux besoins des entreprises, parce que l’offre et la demande ont plus de chances de se rencontrer précisément7.
Mais c’est dans les années 2010 que la démonstration empirique devient massive.
- Bleakley & Lin, en 2012 : mettent au jour un résultat subtil et même paradoxal :8
- dans les grandes villes américaines, les jeunes travailleurs changent PLUS souvent de secteur (ils explorent, ils essaient, ils trouvent leur voie),
- mais les travailleurs installés changent MOINS souvent (ils ont trouvé un bon match qui dure).
Les deux apparentes contradictions disent en réalité la même chose : le marché épais améliore l’appariement.
- Dauth, Findeisen, Moretti et Suedekum, en 2022 : le confirment sur les données administratives complètes du marché du travail allemand entre 1985 et 2014 : 30 millions de travailleurs par an, suivis individuellement9.
Plus la ville est grande, plus les travailleurs les plus qualifiés sont mis en face des entreprises les plus performantes. Le matching s’automatique et s’améliore.
Et puis en mars 2024, vient l’étude la plus ambitieuse jamais réalisée sur la question.
Moretti & Yi
Enrico Moretti (Berkeley) et Moises Yi (US Census Bureau) publient Size Matters: Matching Externalities and the Advantages of Large Labor Markets
10.
Ils suivent 423’000 travailleurs américains qui ont perdu leur job parce que leur entreprise a fermé. 120’000 fermetures d’entreprises. Données administratives : ce n’est pas un sondage, mais les enregistrements fiscaux du Census Bureau.
Pour éviter tout biais :
- ils ne comparent pas
les gens des grandes villes aux gens des petites villes
, - ils comparent des travailleurs résidant dans la même zone d’emploi, mais dont le secteur d’activité local est soit dense (beaucoup d’employeurs dans ce métier dans cette zone) soit fin (peu d’employeurs dans ce métier dans cette zone).
Exemple : vous êtes architecte. En Île-de-France, votre marché du travail est épais
: 9’400 architectes inscrits à l’Ordre, plus de 4’200 sociétés d’architecture, soit près d’un tiers de la profession en France.
À Châlons-en-Champagne, votre marché est fin
: quelques dizaines de confrères, une poignée d’agences.
Voici l’écart concret. Dans un rayon de 20 miles (32 km) autour de chez vous :
- dans un marché épais, 640 entreprises de votre secteur sont accessibles en médiane,
- dans un marché fin : 9.
Soixante-dix fois moins d’employeurs potentiels lorsque votre entreprise ferme.
Et voici ce que mesure le papier, sur des trajectoires individuelles suivies trimestre par trimestre, quand votre entreprise ferme, et que vous êtes dans un marché du travail épais (9e décile) plutôt que fin (1er décile) :
- vous avez +10,7 points de probabilité de retrouver un emploi en 12 mois (pour les cadres),
- vous récupérez +19 % de salaire en plus un an après,
- vous avez -25 points de probabilité de devoir déménager dans une autre métropole, et le nouveau job que vous trouvez dure plus longtemps, dans un secteur plus souvent aligné sur votre formation initiale.
Conclusions
a – Les grandes villes agissent comme une assurance contre le risque de perdre son emploi.
b – Plus le travailleur est spécialisé, plus cette assurance vaut cher.
c – Plus les couples sont à deux carrières qualifiées, plus elle est vitale (deux emplois à retrouver, pas un).
Quand un jeune cadre choisit Paris, Lyon ou Bordeaux plutôt qu’Auxerre ou Châteauroux, il n’est pas un égoïste qui déserte les territoires. Il achète, sans pouvoir le formuler clairement, une protection contre l’éventualité de devoir tout reconstruire ailleurs en cas d’aléa professionnel. Que ce soit de son fait (avoir le sentiment d’avoir fait le tour de son job et pouvoir en changer), ou de celui de son employeur (licenciement suite à une difficulté économique et possibilité de se retourner).
d – La crise du logement français, c’est aussi cela : une crise de l’accès à ces assurances territoriales, en dehors de l’Île-de-France.
e – Quand l’offre de logements dans les bassins d’emploi épais
est artificiellement contrainte, on rationne en réalité l’accès à la sécurité économique.
Et la question qui nous est posée, à nous aménageurs, change de nature : on entend tous les jours ce souhait lancinant de répartir les emplois de façon plus équilibrée sur le territoire
, et de corriger les déséquilibres économiques entre métropoles et villes moyennes
. Mais est-ce vraiment le premier enjeu ?
f – Comment et jusqu’où devons-nous faire grandir des bassins d’emploi structurants pour qu’ils deviennent suffisamment épais pour offrir, eux aussi, cette assurance dans le monde du travail contemporain ?
g – Comment dote-t-on les métropoles de second rang d’une vraie épaisseur économique sectorielle, qui puisse fournir une alternative solide à l’Île-de-France ?
Concernant l’illustration du modèle d’Helsley & Strange (1990) en tête de cet article :
Imaginez un cercle.
Sur ce cercle, les X représentent les compétences des travailleurs ; les Y représentent les besoins des employeurs. Plus un X est proche d’un Y, plus l’appariement entre les deux est de qualité.
À gauche, un marché fin
.
À droite, un marché épais
.
Dans le marché épais, chaque travailleur trouve un employeur dont les besoins correspondent presque exactement à ses compétences.
Dans le marché fin, il faut faire avec ce qu’on a : le meilleur match disponible est rarement le bon.
Notes :
- Merlin, F. (2026, mars). Ruptures choisies, ruptures subies : le CDI à l’épreuve des secteurs en début de carrière. Céreq Bref, n°482.
- IFOP pour Villes de France. (2020, septembre). Enquête d’opinion auprès des habitants des villes moyennes. ANCT & Banque des Territoires.
- Bouvart, C., & Bouba-Olga, O. (2023, juin). Exode urbain : une mise au vert timide. France Stratégie, La Note d’analyse n°122.
- Milet, H. et al. (2023, février). Exode urbain : un mythe, des réalités. PUCA / Popsu.
- Marshall, A. (1920). Principles of Economics. Macmillan, 8th edition.
- Diamond, P. (1982). Aggregate Demand Management in Search Equilibrium. Journal of Political Economy, 90(5), 881-894.
- Helsley, R., & Strange, W. (1990). Matching and agglomeration economies in a system of cities. Regional Science and Urban Economics, 20(2), 189-212.
- Bleakley, H., & Lin, J. (2012). Thick-Market Effects and Churning in the Labor Market: Evidence from US cities. Journal of Urban Economics, 72(2), 87-103.
- Dauth, W., Findeisen, S., Moretti, E., & Suedekum, J. (2022). Matching in Cities. Journal of the European Economic Association, 20(4), 1478-1521.
- Moretti, E., & Yi, M. (2024, mars ; révisé 2025, mars). Size Matters: Matching Externalities and the Advantages of Large Labor Markets. NBER Working Paper, 32250.