Les urbanistes seraient-ils les derniers créationnistes ?

Perspectives
Publié le 27/04/26
Mis à jour le 06/05/26
11min de lecture
Les urbanistes seraient-ils les derniers créationnistes ?
Denis Caraire

Monestiés (Tarn), France

  • Nous sommes obsédés par « l’urbanisme de projet » parce que nous sommes créationnistes
  • Urbanistes : 8 signes pour reconnaître le créationniste qui est en vous
  • L’antidote au créationnisme : 3 disciplines pour un urbanisme vivant
  • Quand le dessin devient une tyrannie
  • Pour un  Notre-Dame des petits projets 

Nous sommes obsédés par « l’urbanisme de projet » parce que nous sommes créationnistes

Aujourd’hui : croire que plus on dessine, plus on projette, plus on définit l’état futur d’un territoire, mieux celui-ci se porte.

Ce diagramme est tiré d’un article publié dans la revue Fonciers en débat1 :  Les outils de l’aménagement à l’épreuve d’un monde fini : faire projet dans le pavillonnaire, les zones d’activités et les entrées de ville .


Flore TRAUTMANN et Vincent JOSSO (Le Sens de la Ville) avec Pierre LAFFITTE (Sebban Avocats).
Schéma réalisé d’après Thierry Vilmin – Outils et postures de projet – LIFTI (2025), Vers de nouveaux modèles économiques de l’aménagement.

Ce diagramme nous montre que nous appelons  laisser-faire  tout ce qui se contente de respecter le PLU…

…alors qu’un PLU fait aujourd’hui couramment 1’000 pages.

Mille pages de zonages, de gabarits, de prescriptions, de servitudes édictées par la puissance publique et ses urbanistes. Et nous appelons cela du  laisser-faire  ? Tranquillement, sans sourciller, alors que les porteurs de projet ont le sentiment de vivre un véritable calvaire à essayer de rentrer dans les clous ? À respecter toutes les règles, les coefficients, les ratios… ? C’est-à-dire à essayer, littéralement, de pénétrer le cerveau de l’urbaniste… ?

Si nous appelons ça  laisser faire , c’est que notre boussole est déréglée.

Avouons-le : nous sommes des sortes de créationnistes… qui pensent devoir être les créateurs !

Le créationnisme, c’est cette idée qu’un système complexe et vivant a été conçu d’un seul tenant par une intelligence supérieure. C’est refuser de voir que la complexité émerge par évolution, par adaptation, par une infinité d’interactions résultant de marges de libertés, réelles, accordées aux acteurs.

Lorsque nous parlons de  faire projet , c’est en réalité de ce refus qu’il s’agit.

Le mot  projet  est devenu notre vocabulaire, notre fierté, notre légitimité. Mais une ville n’est pas un projet. C’est un système vivant !

La différence ? L’imprévu.

Le touriste suit un programme, le flâneur Optionalité : le Touriste et le Flâneur Optionalité : le Touriste et le Flâneur compose avec ce qui vient. Le sujet n’est pas de savoir si une ville est maîtrisée ou non, ou si ce qui advient avait été planifié ou pas. Ni même de savoir qui a pris l’initiative : la puissance publique, un habitant, un acteur privé ?

Le sujet, c’est la qualité de ce qui est produit. Or les villes que nous aimons sont nées et ont grandi flâneuses. Quand nous nous obstinons à en faire des programmes de touristes.

Notre croyance dans le  projet  repose sur 2 ignorances, et 1 biais :

  1. L’ignorance des systèmes complexes. Décider à l’avance, c’est affaiblir notre capacité d’adaptation.
  2. L’ignorance de la décision humaine réelle. Les acteurs ne suivent pas des plans. Ils saisissent des options, inventent des solutions. C’est cette créativité distribuée qui fait la richesse d’un lieu.
  3. Le biais du créateur : croire que ce qui fonctionne a été conçu.

En réalité, nous voulons  faire projet  pour prendre une parcelle de contrôle que nous n’avons pas. Nous voulons définir l’état futur car nous refusons de définir clairement les règles du jeu Arrêtons de dessiner des quartiers. Codons-les. Arrêtons de dessiner des quartiers. Codons-les. , et de donner aux acteurs le pouvoir de faire.

Urbanistes : 8 signes pour reconnaître le créationniste qui est en vous

Je vous parlais du créationnisme persistant… chez nous les urbanistes.

Oui.

Cette croyance que la ville naît :

  • du dessin d’un esprit supérieur, et non d’une infinité d’interactions entre acteurs,
  • d’un projet global conçu et cohérent, et non d’une évolution faite d’une myriades d’adaptations et de transformations locales…

Alors posons-nous la question : concrètement, à quoi reconnaît-on le créationniste qui subsiste en nous ?

Bonne nouvelle : il y a des signes. Et ils se rangent en deux familles.

D’abord les signes du créationniste qui s’ignore — celui dont les angles morts cognitifs trahissent la posture, sans qu’il s’en rende compte.

Ensuite les signes du créationniste qui se positionne — celui qui, plus ou moins consciemment, défend son territoire professionnel.

A. Le créationniste qui s’ignore

1. Il ne comprend pas l’incrémental.

Pour lui, il faut un  projet d’ensemble . Que la ville soit produite par sédimentation, ajustement, apprentissage, Pourquoi certaines villes donnent le sentiment d’avoir été « engendrées » plutôt que dessinées ? Pourquoi certaines villes donnent le sentiment d’avoir été  « engendrées » plutôt que dessinées ? c’est une idée qui ne lui vient pas tout de suite.

2. Il ne comprend pas le récursif.

Que chaque état d’un territoire contienne en germe les suivants ; que la cohérence d’ensemble se construise étape par étape L’urbanisme incrémental, ou la science de l’adaptation des villes L’urbanisme incrémental, ou la science de l’adaptation des villes — il faut lui faire un dessin.

3. Il ne comprend pas l’effet de levier.

Que l’échelle de la parcelle soit celle par laquelle la société se met en mouvement, et qu’il y ait là un effet de masse colossal, ça lui échappe. Il préfère penser  îlot ,  quartier ,  projet d’ensemble .

4. Il croit jouer seul.

L’urbanisme est un jeu de go à plusieurs milliers de joueurs. Lui et ses équipes pensent être les seuls à poser des pierres sur le plateau. Les autres ? Du décor, du désordre à contenir. Éventuellement : des poseurs de post-it.

B. Le créationniste qui se positionne

5. Il oppose aménagement et immobilier.

Comme si c’était deux mondes. Alors que ce sont deux faces d’une même pièce : la transformation du cadre de vie. Les séparer, c’est se réserver le  noble  et reléguer le reste.

6. Il assimile l’initiative habitante au marché.

Petit projet porté par un particulier ? C’est du marché. Grand projet porté par la puissance publique ? C’est de la politique publique. Un classement bien commode, qui place mécaniquement son intervention du côté… de l’intérêt général.

7. Il pense savoir mieux que les gens ce qui est bon pour eux.

Pas la peine de vous faire le dessin.

8. Il veut qu’on passe obligatoirement par lui.

La ZAC souple, l’OAP, l’OTU, l’AFU, l’architecte-conseil, l’atelier participatif… Tous les chemins mènent à lui. Si la ville pouvait se transformer sans son entremise, ce serait un scandale !

Le créationniste pense que la ville est son œuvre.

L’urbaniste non créationniste a compris :

  • que la ville est une œuvre collective,
  • que son rôle n’est pas de dessiner ce qui ne peut pas être dessiné, mais de rendre ce jeu possible, et fertile.

L’antidote au créationnisme : 3 disciplines pour un urbanisme vivant

Le Corbusier a proposé ça pour Paris.

Il a fini sa vie dans un cabanon.

Le  créationnisme , c’est cette croyance qu’un système complexe peut être  conçu  d’un seul tenant par une intelligence supérieure, plutôt que d’émerger par un processus d’évolution, d’adaptation, de sélection.

Cette idée est erronée en biologie : Darwin l’a réfutée. Elle l’est tout autant en urbanisme : c’est peut-être le moment de le reconnaître collectivement.

Nous avons posé le diagnostic : les urbanistes sont peut-être l’une des dernières professions à forte tendance  créationniste.

Puis nous avons listé les symptômes : ceux de l’urbaniste créationniste qui s’ignore, et ceux de celui qui se positionne.

Progressons maintenant vers l’antidote.

Amis urbanistes, voici 3 disciplines plutôt efficaces pour  chasser  le créationnisme qui est en nous.

1. La discipline morale

Ne concevoir pour les autres que ce que nous accepterions pour nous-mêmes. La règle d’or, appliquée à l’urbanisme.

Or qu’observe-t-on ?

Le Corbusier propose le Plan Voisin pour raser le centre de Paris et le remplacer par 18 tours dans un parc. Mais il choisit, pour finir sa vie, un cabanon en bois face à la Méditerranée.

Aujourd’hui encore, des intellectuels prêchent la démétropolisation depuis leurs appartements parisiens, lyonnais ou bordelais.

Le créationniste conçoit pour les autres ce qu’il refuserait pour lui-même.

Première discipline : interroger systématiquement cet écart. Vivrais-je dans ce que je dessine ?

2. La discipline économique

Le client paie. Le client est roi.

Or qui paie réellement l’aménagement ? L’habitant final.

Directement, par son loyer ou son achat. Indirectement, par ses taxes et impôts — qui financent les équipements publics.

L’industrie immobilière et la profession urbanistique sont littéralement payées par ceux qu’elles servent le moins.

Deuxième discipline : se mettre au service réel des habitants actuels et futurs. Leur demander. Écouter. Servir leurs aspirations, pas celles que nous souhaiterions qu’ils aient.

C’est la base de toute économie. Et c’est révolutionnaire en urbanisme.

3. La discipline théorique

Le créationniste manque d’outillage conceptuel.

Il raisonne avec des modèles trop simples : un état initial, un état final, un plan pour passer de l’un à l’autre.

Mais une ville n’est pas que le résultat d’un plan.

C’est un processus récursif, où chaque état contient en germe le suivant. Un système incrémental, qui se forme par sédimentation et ajustement. Un système vivant, qui s’engendre.

Aucune biche n’a été dessinée. Aucune girafe n’a été planifiée. Il n’y a pas plus de raison de croire qu’on peut dessiner une ville vivante.

Troisième discipline : se doter de l’outillage des systèmes complexes. Comprendre le récursif, l’incrémental, l’émergence.

Une ville vivante ne se dessine pas. Elle grandit. Notre rôle d’urbaniste n’est pas d’en produire l’image finale. C’est de créer les conditions de son apparition.

Quand le dessin devient une tyrannie

Une ville dessinée par un seul cerveau finit soit en maquette, soit par oppresser des milliers de vies.

Le créationnisme urbain est un problème d’échelle.

Le Plan Voisin que Le Corbusier a proposé pour le centre de Paris est sympa à regarder en maquette, dans une expo, un verre à la main.

S’il avait été construit, ce serait évidemment une horreur à vivre. Un cauchemar.


Le Corbusier
Le Plan Voisin proposé pour le centre de Paris.

Bien sûr, ce cas est extrême : mais il montre la nature du problème, qui est de confier à un seul concepteur, jusque dans les détails, des espaces trop vastes ; à l’échelle de quartiers entiers Arrêtons de dessiner des quartiers. Codons-les. Arrêtons de dessiner des quartiers. Codons-les. .

Voire de villes.

Bien sûr que nous sommes profondément dérangés par cette anomalie. Cette étrangeté.

Qu’aujourd’hui les grands noms de l’architecture et de l’urbanisme usent de formes plus fluides et réintroduisent, non sans cynisme, du pseudo-aléatoire pour imiter les formes organiques que ces grands projets remplacent, ne change pas grand-chose.

Ce que nous voyons, c’est une tyrannie.

Celle d’un petit nombre qui dessine la vie de tous.

Nous ne sommes pas, en ville, comme chez quelqu’un en particulier. Ce qui est normal à l’échelle d’une maison ne l’est pas à des échelles aussi vastes.

L’urbanisme organique, qui est produit à une très large majorité par de petits projets, comme le Paris organique nous le montre, a cette propriété que nous nous y sentons  chez nous .

Et pas chez  lui .

Même lorsque nous rencontrons cet urbanisme organique à l’autre bout du monde. Même lorsque celui-ci est l’expression d’une culture qui n’est pas la nôtre.

Une culture.

Car justement, quand la ville est le produit de milliers de micro-projets, produits par des milliers de maîtres d’ouvrages et des milliers de concepteurs, elle est, naturellement, le produit d’une culture, et non pas d’un individu isolé.

Et je crois que cela compte beaucoup dans cette sensation que peut nous procurer une ville : nous permettre d’être, tout le temps, partout, à des degrés divers, un peu comme chez nous.

Pour un  Notre-Dame des petits projets 

Nous avons une fascination pour les grands projets. Mais en matière de logement, la quantité ne vient pas de la taille. Elle vient du nombre.

J’achève cette série sur les  7 croyances  avec la dernière : croire que les  grands projets  suffiront.

C’est-à-dire :

  • croire que la quantité est produite par la taille…
  • mais aussi croire que l’on fait des économies d’échelle en matière de logement, et que pour faire de l’abordable, les grandes opérations sont le bon outil.

Voyons cela.

1. Bordeaux Métropole : de  50’000 … à 3’300 logements

En 2010, la métropole lance l’opération  50’000 logements autour des transports collectifs .

  • Un dialogue compétitif.
  • Des milliers de pages de rendu.
  • Une SPL dédiée au projet, LA FAB, créée en 2012.

En 2025, Jérôme GOZE fait le bilan dans La Tribune2 :

 En moyenne, nous réalisons des opérations de 800 à 1’000 logements .

 Début 2025, nous sommes à 2’400 logements livrés, 900 qui seront livrés en 2025 et 2026 .

Soit 3’300 logements, 16 ans après. C’est moins de 7 % de l’objectif initial du programme (qui ne réalisera qu’un cinquième de ses ambitions à terme).

2. En France, le logement abordable est produit à l’unité

Il y a trois grands segments de production du logement en France : le logement social, le logement libre et le logement abordable.

Depuis 50 ans, en France, l’essentiel des logements abordables a été construit grâce à une succession de projets… d’un logement ! +1, +1, +1…

Le maître d’ouvrage ? Un habitant qui achète un terrain dans un lotissement, ou directement à un autre particulier qui a divisé sa parcelle, en densification. Il fait appel à un architecte, un constructeur ou un maître d’œuvre pour y faire construire sa maison.

  • LHeader’ individuel pur  représente entre 30 et 50 % de la production de logements en France depuis 1980 (Sitadel).
  • À localisation égale, ces logements ont un prix de revient de 10 à 30 % inférieurs à celui de la promotion3 : pas de maîtrise d’ouvrage déléguée, moins de frais de commercialisation, pas de marge promoteur, moins de risque, moins de complexité et plus d’agilité.

Les projets portés par les particuliers, c’est l’essentiel du logement abordable produit en France.

3. Bloquer les petits projets abordables portés par les particuliers ?

C’est la stratégie que Bordeaux Métropole met en place dans son PLUi de 2016 avec une interdiction de créer des bandes d’accès permettant de desservir les lots à l’arrière des maisons existantes.

Résultat : 70’000 terrains à bâtir potentiels bloqués. Malgré cela, entre 2010 et 2026, 13’000 maisons auront été tout de même construites par les particuliers. Soit 4 fois les résultats du programme  50’000 logements . Sans effet d’annonce. Un projet après l’autre.

Je suis donc en faveur d’un  Notre-Dame des petits projets , de  JO des projets portés par les particuliers .


David Miet

Je vous explique pourquoi et comment dans un prochain article.


Notes :

  1. Caron, A., & Le Néchet, F. (2026). Les outils de l’aménagement à l’épreuve d’un monde fini : faire projet dans le pavillonnaire, les zones d’activités et les entrées de ville. Fonciers en débat, mars 2026.
  2. Le bilan établi par Jérôme Goze, ancien directeur de LA FAB (le titre choisi par La Tribune ne manque pas de sel) : La Tribune, 2025.
  3. Le logement abordable en France et la filière de l’autopromotion : L’auto-promotion accompagnée, un modèle économique pour la production massive de logements abordables.