Dans l’article précédent, on se posait une question simple :
Faut-il protéger la nature en ville au point de sacrifier celle autour ?
Le chapitre 28 de Écologie urbaine (Marc Barra)1 nous offre un cas grandeur nature : Cleveland, Ohio.
À partir de 2006, la ville démolit massivement ses bâtiments abandonnés. Usines. Maisons vides. Résultat : 1’400 hectares de friches transformés en prairies.
Le chapitre y voit un exemple inédit de dédensification
et une opportunité pour la biodiversité urbaine
.
C’est vrai… Mais ce n’est que la moitié de l’histoire.
Cleveland est passée de 478’000 à 397’000 habitants entre 2000 et 2010 (-17 %).
Ce n’était pas un projet d’urbanisme visionnaire.
C’était le produit d’une désindustrialisation massive : sidérurgie, métallurgie, automobile. Le comté de Cuyahoga a perdu 90’000 emplois manufacturiers, soit 57 % de sa base industrielle. La crise des subprimes de 2008 a achevé le tableau : abandon massif de propriétés, effondrement des valeurs immobilières.
La Cuyahoga Land Bank, créée en 2009, a pris le relais et industrialisé les démolitions. La dynamique ne s’est pas arrêtée en 2010 : une étude académique (Griswold et al.)2 comptabilise plus de 6’000 démolitions rien qu’entre 2009 et 2013, pour un coût total d’environ 56 millions de dollars. À ce jour, la Land Bank a démoli plus de 10’000 bâtiments.
Et les 80’000 habitants partis ?
Ils ne se sont pas volatilisés.
Ils se sont dispersés dans les comtés voisins et ce sont des zones périurbaines pavillonnaires neuves à densité beaucoup plus faible que Cleveland qui les ont accueillis.
Résultat ?
D’un côté, 1’400 hectares libérés à Cleveland au profit de la nature en ville. De l’autre, une estimation conservatrice situe entre 13’000 et 20’000 hectares de terres consommées dans les comtés voisins pour accueillir les mêmes habitants à des densités pavillonnaires.
Un rapport de 1 à 10.
Les vases communicants fuient. On gagne de la nature ici… en en perdant dix fois plus ailleurs via l’étalement urbain
Et si en cherchant à renforcer la biodiversité en ville avec des méthodes hors sol, on relançait plutôt l’étalement urbain ?
.
Et les sols artificialisés en périphérie, eux, ne reviendront jamais.
La leçon est simple :
on ne peut pas comptabiliser la nature gagnée ici sans regarder ce qui se perd là-bas. Tout bilan écologique doit être territorial.
Mais si renaturer
en vidant la ville (ou en la mettant sous cloche
La mise sous cloche du tissu pavillonnaire n’est pas soutenable
en empêchant toute densification) n’est pas la solution, alors comment faire entrer plus de nature dans nos villes déjà denses ?
La réponse est surprenante… et elle passe par les habitants eux-mêmes et notre capacité à les accueillir.
Notes :
- Barra, M. (2025). La dédensification : une opportunité pour la nature ? Le cas de Cleveland. In N. Machon et al. (Dir.), Écologie urbaine : Connaissances, enjeux et défis de la biodiversité en ville. Éditions Quae.
- Griswold, N. G., Calnin, B., Schramm, M., Anselin, L., & Boehnlein, P. (2014). Estimating the Effect of Demolishing Distressed Structures in Cleveland, OH, 2009-2013: Impacts on Real Estate Equity and Mortgage-Foreclosure. Griswold Consulting Group pour le Thriving Communities Institute, Western Reserve Land Conservancy. Synthèse disponible ici.










