Il faut aujourd’hui presque huit bras pour transformer un droit à bâtir en chantier.
Il y a deux conceptions de la liberté.
La première est une absence : absence de contraintes, de règles, de normes extérieures qui viennent empêcher l’action. C’est la liberté des droits, impersonnelle, abstraite, inscrite dans les textes.
La seconde est une puissance d’agir. Elle naît de notre capacité à intégrer : imaginer, concevoir, financer, décider, exécuter. Elle s’appuie sur l’esprit d’initiative, l’élan, la capacité à formuler des options, les outils les savoir-faire et les techniques pour les concrétiser. Cette liberté-là est incarnée, personnelle, plurielle et professionnelle. Elle s’acquiert et se construit.
Une ville est, bien entendu, le produit de ces deux libertés. Mais sa complexité technique, juridique, administrative et sociale fait qu’elle résulte surtout de la seconde.
Pendant des siècles, nos villes et villages
Réinventer et généraliser le village
ont été produits par des millions de maîtres d’ouvrage (souvent les habitants eux-mêmes) et d’opérateurs qui ont su développer et maintenir cette puissance d’intégration : celle qui permet de relier les besoins aux moyens, les désirs aux contraintes du terrain, les projets aux savoir-faire disponibles.
La synthèse se fait. L’action suit.
De plus en plus péniblement aujourd’hui.
Certes, les droits à bâtir s’affaiblissent. Les règlements des Plans Locaux d’Urbanisme interdisent de plus en plus franchement la construction par densification, au moment même l’application du ZAN demanderait l’inverse. Mais ceci n’est qu’une face du problème…
L’autre face, c’est que nous sommes souvent dans l’incapacité d’exploiter les droits à construire qu’il nous reste.
L’enchevêtrement grandissant des procédures, des CERFA, des codes, des normes hétérogènes (parfois absurdes, souvent incohérentes) et des règles est en train de rendre presque surhumaine l’intégration qui transforme, concrètement, un droit en acte.
Nous avons bien quelques degrés de liberté formelle, qu’il nous faut continuer à défendre. Mais nous sommes en train de perdre ce qui transforme la liberté formelle en liberté réelle en : notre élan, et notre capacité d’intégration.
C’est ce que nous observons chaque jour sur le terrain dans l’accompagnement des projets de densification douce. Certains projets meurent faute de droit.
Mais d’autres meurent, aussi, faute de synthèse possible. Faute de parvenir, avec des moyens limités, à satisfaire conjointement les exigences du Code civil, du PLU, de la RE2020, des élus locaux, de l’Architecte des Bâtiments de France, des voisins, des banques…
Trop de points à connecter.
Trop de contradictions à lever.
Alors la question se pose : d’un côté, défendons les droits formels
Les urbanistes, serruriers du « camp du non » ?
, gagnons le combat du YIMBY face au NIMBY. Oui.
Mais comment retrouverons-nous, également, cette puissance d’intégration qui nous permettra d’opérer, réellement, l’immense et nécessaire travail d’adaptation, de transformation de nos territoires ?