Dans mon post précédent
Quand on nie la pénurie, on fabrique la crise
, je revenais sur un concept formulé par Jerusalem Demsas : le Shortage Denial, ou le déni de pénurie.
Le fait de refuser d’admettre que la hausse des prix du logement réside fondamentalement dans un manque d’offre là où la demande est réelle.
Mais lorsque la pénurie devient trop visible pour être niée, un second biais apparaît très souvent, que Demsas identifie clairement là encore : le Supply Skepticism.
Le scepticisme à l’égard de l’offre.
Ici, on admet qu’il existe une pénurie.
Mais on doute que construire plus puisse réellement améliorer l’accès au logement.
Concrètement, le Supply Skepticism se repère à une série d’arguments récurrents, que l’on entend aujourd’hui très souvent en France :
- On a déjà beaucoup construit, sans résultats visibles
- Construire provoque de la gentrification
- Construire plus n’aura pas d’effet sur les prix
- Construire fait surtout monter les prix du foncier
- Le problème n’est pas quantitatif, mais qualitatif…
Pris isolément, et dans certains contextes géographiques précis, certains de ces arguments ne sont pas des mauvais points de départ pour une discussion plus approfondie d’une réalité locale du logement.
Mais ce que dénonce Demsas, c’est leur effet cumulatif global et généralisant dans le débat public : ils conduisent à douter systématiquement de l’efficacité de l’action.
On ne nie plus le problème. Mais on finit par douter systématiquement de la première des solutions : augmenter le nombre de places dans les lieux où l’offre est insuffisante.
Et peu à peu on doute même de la réalité de la demande.
À lire certains textes, on pourrait croire que tout ce qui n’est pas produit par la puissance publique n’est que spéculation et que ces logements neufs privés resteraient vides…
Or la demande de logement n’est pas abstraite. Elle est au fondement des choix de vie les plus structurants des ménages français, et elle a une dimension puissamment géographique.
L’extrême disparité des prix en France en est la preuve la plus simple :
- autour de 1’000 €/m² dans de nombreuses villes,
- plus de 3’000 €, 5’000 € ou 10’000 €/m² dans de petites portions du territoire.
Là où l’offre est suffisante, les prix sont bas.
Là où l’offre est contrainte, les prix sont élevés.
Le Supply Skepticism brouille cette lecture fondamentale.
Il annule la seule information fiable dont nous disposons sur la demande. Il transforme un problème localisable et actionnable en un problème complexe, incertain et paralysant.
Après le Shortage Denial, le scepticisme vis-à-vis de l’offre devient ainsi le second pilier de l’inaction.
On reconnaît enfin la pénurie. Mais on s’auto-persuade d’emprunter la voie la plus facile : renoncer à convaincre ceux qui sont déjà logés qu’il faut s’efforcer de faire de la place pour que les mal-logés puissent eux aussi se loger aux bons endroits.













