La leçon du figuier géant de Palerme sur la biodiversité de demain

Décryptages
Publié le 10/03/26
Mis à jour le 10/03/26
4min de lecture
La leçon du figuier géant de Palerme sur la biodiversité de demain
Thomas Hanss

Figuier de la baie de Moreton (Ficus macrophylla f. columnaris) du jardin botanique de Palerme, Sicile, Italie

Parmi les arbres mémorables, le figuier de la baie de Moreton (Ficus macrophylla f. columnaris) du jardin botanique de Palerme occupe une place de cœur.

Puissance organique de sa canopée — près de 3’000 m², probablement la plus grande d’Europe pour un seul arbre.

Architecture vivante de ses 44 troncs secondaires et de sa charpente massive qui ne peut pas être saisie d’un regard.

Temple vivant bruissant de vie animale : son feutré des chauves-souris qui prennent leur envol de ses frondaisons au quépuscule d’été, vacarme d’une nuée d’étourneaux qui, après une halte, décolle en essaim pour noircir le ciel de leur ballet fascinant.

Ce spécimen — planté en 1845 — est à l’origine des grands Ficus de Sicile et du sud de l’Italie, tous multipliés par bouturage au XIXème siècle puisque sans pollinisateur, aucune graine viable n’existait.

Les botanistes l’ont longtemps considéré comme un cul-de-sac écologique : spectaculaire mais stérile, incapable de se reproduire faute de son pollinisateur… Ce qui ne l’empêchait pas de rendre de nombreux services à l’écosystème de la ville : ombre dense protégeant du rayonnement solaire, sites de nidification, micro-habitats pour les insectes.

Un exotique stérile, certes. Mais qui contribuait largement.

Puis en 2015, des chercheurs palermitains découvrent des plantules issues de graines fertiles à son pied. Sa guêpe pollinisatrice1 (Pleistodontes imperialis), microscopique et venue d’Australie, l’avait retrouvé après 170 ans de séparation, probablement arrivée via d’autres Ficus plantés plus récemment en Méditerranée2.

Depuis, la petite guêpe a été documentée de l’Espagne à Israël. En 2025, une étude ibérique confirme la reproduction spontanée de Ficus exotiques — dont F. macrophylla — en milieu urbain.

Une coévolution de millions d’années qui se reconstruit à l’échelle méditerranéenne — facilitée par le réchauffement.

Le Ficus de Palerme nous enseigne que la biodiversité est dynamique.

Un arbre planté comme curiosité en 1845 met 170 ans à retrouver son pollinisateur — et commence une nouvelle vie écologique.

En France, le  végétal local  est porté au statut de standard pour la biodiversité. Et c’est souvent justifié : les plantes indigènes soutiennent une faune plus riche, c’est le consensus scientifique.

Mais la réalité est plus complexe. Des travaux montrent que les plantes non-natives peuvent fonctionner comme ressources et abris pour les insectes. Le concept de  novel ecosystems  — où natifs et exotiques cohabitent — divise les écologues mais irrigue de plus en plus les réflexions sur la gestion des espaces verts3.

C’est une invitation à penser avec intelligence et ouverture, afin de compléter le socle d’indigènes par des essences adaptées — d’ici ou d’ailleurs.

Non pas pour remplacer le natif, mais pour penser nos paysages tels qu’ils sont : des milieux profondément modifiés où la pureté écologique est illusoire.

Le dogme, dans un sens comme dans l’autre, est l’ennemi du jardinier.


Notes :

  1. L’article qui a révélé l’arrivée de la guêpe pollinisatrice australienne (Pleistodontes imperialis) à Palerme. Speciale, Manlio, et al. « First Record in Europe of Seedlings of Ficus macrophylla f. columnaris (Moraceae) and of Its Pollinating Wasp Pleistodontes cf. imperialis (Chalcidoidea Agaonidae). » Il Naturalista Siciliano 39 (2015) : 399–406.
  2. Pour mesurer la portée de ce qui se passe en Méditerranée, la coévolution entre les Ficus et leurs guêpes pollinisatrices dure depuis au moins 60 millions d’années. C’est l’exemple le plus extrême de spécialisation dans une interaction plante-pollinisateur connu à ce jour — chaque espèce de Ficus (environ 750) dépend d’une guêpe spécifique, et réciproquement. Rønsted, Nina, et al. « 60 Million Years of Co-Divergence in the Fig–Wasp Symbiosis. » Proceedings of the Royal Society B 272, n° 1581 (2005) : 2593–2599. Voir aussi sur PMC.
  3. A propos des  novel ecosystems , la British Ecological Society résume l’état du débat en 2024 : les exemples se multiplient, mais deux questions restent en suspens pour la conservation et la restauration. D’un côté, les standards de restauration écologique restent fondés sur les  écosystèmes indigènes natifs . De l’autre, de plus en plus de chercheurs plaident pour une approche pragmatique reconnaissant que certains de ces écosystèmes nouveaux peuvent rendre des services — habitat pour des espèces menacées, connexion à la nature pour les citadins. Harris, Jim, et al. « Novel Ecosystems: The New Normal? » British Ecological Society, Digested Reads, 11 septembre 2024.
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