Imaginez l’enfant que vous étiez.
Vous courez dans le champ derrière chez vos grands-parents. L’herbe vous chatouille les jambes, un papillon se pose sur votre doigt. Vous vous sentiez vivant. Vraiment vivant.
Aujourd’hui, ce champ a disparu, remplacé par une rocade et un lotissement vieillissant. Bitume, pelouses rases, arbres chétifs. Le silence est assourdissant.
Vous avez vécu ça ? Moi oui. Et je sais que ce souvenir alimente profondément le combat de nombreux écologues et défenseurs de la biodiversité.
Parce que la vraie nature — sols jamais artificialisés, prairies et milieux intacts — abrite des espèces menacées qui ne trouveront jamais leur place en ville. La protéger, c’est sacré.
Pourtant, le livre Écologie urbaine (Machon et al., Quæ 2025)1 révèle une autre vérité, qui sans nier la première nous invite à changer de perspective.
Trois leçons simples :
- À Paris, pipistrelles
Le rôle inattendu des micro-jardins privés de Paris pour la préservation d’une espèce protégée
, faucons
L’immeuble et l’oiseau : les autres usages de nos bâtiments
, renards et chouettes vivent bien. La ville elle-même peut former un vrai réseau de vie
Paris, ville la plus dense d’Europe : menace ou preuve que la ville peut accueillir le vivant ?
. - Tout repose sur la gestion : pas de pesticides, pas de tonte rase, végétation stratifiée. Un petit espace bien géré peut être plus riche qu’un grand parc en pelouse
Peindre, arroser ou partager : comment préserver la ressource en eau et limiter les impacts environnementaux des jardins privés en milieux urbain ?
. - C’est la
nature ordinaire
: celle du quotidien, la seule que touchent vraiment des millions de citadins. Quand elle disparaît, notre sensibilité au vivant s’éteint.
Ces données montrent qu’une ville peut être à la fois dense et vivante : faire de la place aux hommes tout en accueillant une nature riche.
Alors pourquoi refuse-t-on encore si souvent de densifier, à l’heure où nos villes doivent faire de la place pour tous ceux qui n’arrivent plus à s’y loger ?
La crise du logement est sévère et la souffrance humaine bien réelle.
Le chapitre 28 de Marc Barra liste des conditions légitimes au regard de la densification (pleine terre, diagnostics, continuités) mais qui, accumulées sans hiérarchie, rendent la densification presque impossible.
Densifier à tout prix : un risque pour la nature urbainenous dit-il.
Je comprends cette peur. Vous avez raison de défendre la nature ordinaire.
Mais un autre risque reste trop peu évoqué : le coût pour la nature hors de la ville.
Car nous n’avons que deux choix : densifier dans la ville existante, ou s’étaler et bétonner des champs et espaces naturels irremplaçables.
Densifier n’est pas sacrifier la nature en ville
La mise sous cloche du tissu pavillonnaire n’est pas soutenable
. C’est peut-être le seul moyen de protéger les deux.
Faut-il protéger la nature dans nos villes au point de sacrifier celle autour ?
Le chapitre termine sur Cleveland et ses 1’400 ha rendus à la nature
. Dans le prochain post, on regardera l’autre face : où sont partis les 80’000 habitants ? Cette réalité change tout.
Et si la vraie question était : comment densifier intelligemment pour gagner sur les deux tableaux ?
Et vous, avez-vous vu un champ disparaître près de chez vous ? Comment concilier protection de la nature ordinaire en ville, nature irremplaçable autour, et crise du logement ?
Notes :
- Machon, N., Di Pietro, F., Bertaudière-Montès, V., Carassou, L., & Muller, S. (Dir.). (2025). Écologie urbaine : Connaissances, enjeux et défis de la biodiversité en ville. Éditions Quae.










