La recherche a montré que les murs hébergent une flore de falaise, et la même chose se produit avec la faune : sur 33 façades végétalisées étudiées à Paris, 601 arthropodes de 62 espèces — araignées, coléoptères, prédateurs, détritivores. Des assemblages qui ressemblent à ceux des parois rocheuses naturelles1.
Quand une plante grimpante s’installe sur un mur, elle le transforme
Ce qui était une surface minérale devient une interface entre le bâti et le vivant, avec ses propres cycles, ses propres habitants, ses propres fonctions, au fil des saisons.
Au printemps, glycine et chèvrefeuille fournissent parmi les premiers nectars abondants de l’année. La structure ligneuse des grimpantes installées depuis plusieurs années offre des sites de nidification aux oiseaux — Chiquet et al. (2013)2 documentent la nidification du moineau domestique et du merle dans le lierre et la glycine sur des murs urbains au Royaume-Uni.
En été, le feuillage dense crée un volume habitable. Les façades à grimpantes — sans irrigation ni substrat ajouté — maintiennent un microclimat sec et chaud en surface, similaire à celui des falaises. Les assemblages d’arthropodes qui s’y installent le confirment : coléoptères floricoles, araignées de milieux secs.
En automne, le lierre prend le relais. Il fleurit en septembre-novembre, quand presque plus rien ne produit de nectar — dernière ressource de l’année pour les pollinisateurs. L’abeille du lierre (Colletes hederae), décrite seulement en 1993, synchronise l’intégralité de son cycle de vie sur cette floraison tardive.
En hiver, le lierre prend toute sa valeur. Le chèvrefeuille et la vigne vierge ont fourni leurs baies en automne — celles du lierre, qui mûrissent de décembre à janvier, prennent le relais quand les autres sources sont épuisées.
Au-delà de ces ressources, les grimpantes modifient le microclimat de surface du mur — et ce bénéfice est partagé.
Sternberg et al. (2010)3 montrent que le lierre tamponne les écarts de température et d’humidité en surface du mur : il rafraîchit la façade en été, l’isole en hiver, protège les matériaux des intempéries. Ce qui réduit la consommation énergétique du bâtiment est aussi ce qui crée un habitat : le même microclimat qui améliore notre confort accueille, dans l’épaisseur du feuillage, la faune qui en dépend. Chiquet et al. (2013) le confirment sur 54 murs (UK) : en hiver, les murs à feuillage persistant sont significativement plus fréquentés que ceux à feuillage caduc5.
Et la diversité végétale amplifie l’effet. Salisbury et al. (2023)4 l’ont quantifié sur 1703 invertébrés à Reading (UK) : l’abondance croît avec la profondeur et la diversité de la végétation. Associer feuillage persistant et caduc multiplie les strates, les microclimats et les ressources alimentaires.
Un bâti végétalisé par des grimpantes n’est pas juste un bâti avec un supplément de nature. C’est un milieu à part entière — et l’un des plus simples à créer.
Une nichée de gobemouche gris (Muscicapa striata) dans un lierre, sur un mur
En illustration, Muscicapa striata nichée dans un lierre. Le gobemouche gris chasse les insectes en vol — mouches, papillons, moustiques, guêpes,… — depuis un perchoir dégagé. Un régulateur discret mais efficace des populations d’insectes volants. Il niche dans les cavités ouvertes — anfractuosités de murs, vignes vierges, lierres. Le lierre lui offre exactement ce qu’il cherche : une structure semi-ouverte, abritée de la pluie, à plus d’1,5 m du sol. En déclin en Europe (liste rouge des oiseaux nicheurs de France UICN), sa disparition est liée aux pesticides, à la disparition des vieux arbres, à la raréfaction des haies. Il s’est en partie adapté au voisinage humain et niche volontiers dans les parcs, jardins et sur les façades végétalisées des villages. Le bâti végétalisé fournit à la fois un site de nidification, une ressource alimentaire (les invertébrés du feuillage) et un microclimat favorable.
Notes :
- Madre, F., Clergeau, P., Machon, N., & Vergnes, A. (2015). Building biodiversity: Vegetated façades as habitats for spider and beetle assemblages. Global Ecology and Conservation, 3, 222–233. L’étude indique que l’échelle locale du mur (type de végétation) structure davantage les communautés que le paysage environnant. 33 façades étudiées dans et autour de Paris — grimpantes (vigne vierge), murs végétaux modulaires, feutres végétaux et murs nus. 601 spécimens, 62 espèces d’araignées et de coléoptères. Les façades à grimpantes hébergent des assemblages xérothermophiles similaires à ceux des falaises rocheuses.
- Chiquet, C., Dover, J. W., & Mitchell, P. (2013). Birds and the urban environment: The value of green walls. Urban Ecosystems, 16(3), 453–462. La première étude quantitative sur les oiseaux et les murs végétalisés. 27 murs végétalisés (plantes grimpantes) vs 27 murs nus à Stoke-on-Trent (UK). En hiver, les murs à feuillage persistant sont significativement plus fréquentés que ceux à feuillage caduc.
- Sternberg, T., Viles, H., & Cathersides, A. (2011). Evaluating the role of ivy (Hedera helix) in moderating wall surface microclimates and contributing to the bioprotection of historic buildings. Building and Environment, 46(2), 293–297. Étude sur cinq sites en Angleterre, suivi sur un an. Le lierre tamponne les écarts de température en surface du mur : les maxima journaliers sont 36 % plus élevés et les minima 15 % plus bas sur les surfaces exposées que sous le lierre. Il protège les murs du gel et de la dégradation par les sels.
- Salisbury, A., Blanusa, T., Bostock, H., & Perry, J. N. (2023). Careful plant choice can deliver more biodiverse vertical greening (green façades). Urban Forestry & Urban Greening, 89, 128118. Étude expérimentale à Reading (UK) qui indique que l’abondance croît avec la profondeur et la diversité de la végétation. 1 703 invertébrés collectés sur des murs colonisés par trois espèces de grimpantes (lierre, vigne vierge, hortensia grimpant).