Biodiversité urbaine : rénover mieux commence par regarder mieux

Décryptages
Publié le 22/04/26
Mis à jour le 22/04/26
4min de lecture
Biodiversité urbaine : rénover mieux commence par regarder mieux
Josefine S | flickr.com
  • Le moineau domestique a perdu les deux tiers de sa population
  • Le moineau domestique — le locataire le plus ancien de nos bâtiments

Dans un quartier d’Olsztyn, en Pologne, les façades de 25 immeubles ont été isolées par l’extérieur en une saison. Polystyrène, grilles, joints — toutes les cavités colmatées. L’année suivante, le martinet noir avait disparu.

Le moineau domestique a perdu les deux tiers de sa population

Dulisz et al. (2022)1 ont suivi ce quartier pendant cinq ans. Les deux premières années, les oiseaux n’ont niché que dans les 132 nichoirs compensatoires posés après les travaux. Le bâtiment rénové était devenu inhabitable.

Au bout de cinq ans, le moineau domestique avait retrouvé environ 50 % de ses effectifs. Détail inattendu : dès la troisième année, le polystyrène des façades avait commencé à se fissurer — c’est dans ces fissures, autant que dans les nichoirs, que les moineaux ont recommencé à nicher.

Le martinet noir n’a recolonisé les nichoirs que par intermittence. La bergeronnette grise et le rougequeue noir ne sont jamais revenus.

Ce n’est pas un cas isolé. À une échelle plus large, Rosin et al. (2021)2 ont recensé les oiseaux nicheurs de 104 villages polonais en comparant des villages selon leur degré de modernisation (proportion de bâtiments neufs ou rénovés) et le niveau d’intensification agricole du paysage environnant (taille des parcelles, présence de haies).

Résultat : les villages les plus modernisés comptent 50 à 60 % d’oiseaux en moins. Parmi les facteurs étudiés, la modernisation des bâtiments explique 88 % du déclin. Pour les espèces qui nichent dans les bâtiments — moineaux, hirondelles rustiques, martinets — c’est plus de 99 %. L’intensification agricole, souvent désignée comme cause principale du déclin de l’avifaune rurale, pèse ici moins que la perte d’habitat bâti.

En France, la LPO (2025)3 identifie la même cause principale. Le martinet noir — entièrement dépendant des cavités du bâti pour nicher — a perdu près de la moitié de ses effectifs en vingt ans.

Encore faut-il savoir que l’habitat existe. Le martinet noir entre et sort de sa cavité en une fraction de seconde, sans cri. 

À Rennes, deux bâtiments du campus universitaire devaient recevoir une isolation thermique par l’extérieur. L’inspection visuelle préalable avait repéré une vingtaine de nids de martinets noirs. Sandoz et de Margerie (2026)4, mandatés pour ce diagnostic, ont filmé les mêmes façades pendant deux heures chacune et fusionné les images pour révéler les trajectoires des oiseaux : 78 nids actifs, trois fois plus. La DDTM a alors exigé 212 nichoirs compensatoires dans les façades rénovées — sans la vidéo, les deux tiers des nids auraient été détruits sans compensation.

On ne détruit pas ces habitats par intention. On les détruit parce qu’on ne les voit pas. 

Avant de toucher à une façade, prenons le temps de la regarder. Observer les allées et venues au crépuscule, filmer ce que l’œil ne capte pas, comprendre ce qui vit là avant de décider comment intervenir.

Rénover mieux commence par regarder mieux.

Le moineau domestique — le locataire le plus ancien de nos bâtiments

En illustration : le moineau domestique (Passer domesticus) qui accompagne l’homme depuis les débuts de l’agriculture, il y a environ 10’000 ans (Sætre et al. 2012). Qualifié d’anthrodépendant par les biologistes, il niche préférentiellement dans nos constructions et se nourrit largement de notre activité — certaines populations disparaissent quand l’homme quitte un site.

Contrairement au martinet, qui ne se pose que pour nicher, le moineau habite sa cavité toute l’année. Il y dort, s’y abrite, s’y reproduit — et réutilise le même nid souvent jusqu’à sa mort. C’est un oiseau colonial : il niche en groupe, et la présence d’autres couples dans le voisinage immédiat est une condition de son installation. Un nichoir isolé a peu de chances d’être occupé. Un groupe de nichoirs, beaucoup plus.


Notes :

  1. Dulisz, B., Stawicka, A. M., Knozowski, P., Diserens, T. A., & Nowakowski, J. J. (2022). Effectiveness of using nest boxes as a form of bird protection after building modernization. Biodiversity and Conservation, 31, 277–294. L’étude sur l’impact de la rénovation thermique de 25 immeubles à Olsztyn (Pologne) avec un suivi sur 5 ans et évaluation des mesures compensatoires.
  2. Rosin, Z. M., Pärt, T., Low, M., Kotowska, D., Tobolka, M., Szymański, P., & Hiron, M. (2021). Village modernization may contribute more to farmland bird declines than agricultural intensification. Conservation Letters, 14(6), e12843. L’étude sur 104 villages polonais, catégorisés selon la modernisation des bâtiments et le niveau d’intensification des paysages agricoles alentour.
  3. Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO). (2025). Guide technique : Rénovation du bâti et biodiversité. Le guide édité par la LPO au sujet de la rénovation du bâti.
  4. Sandoz, N., & de Margerie, E. (2026). Conserving urban habitats: Enhanced detection of Common Swift nests in buildings using a video fusion method. Ecological Solutions and Evidence, 7, e70183. L’étude sur la méthode de fusion vidéo pour détecter les nids de martinets invisibles à l’œil nu développée sur le campus de Rennes. Le dépôt du logiciel videoFusion est accessible en Open Source.