Robert McNamara, Secrétaire à la Défense des États-Unis de 1961 à 1968, mesurait les progrès de la guerre au Vietnam au nombre d’ennemis tués, de bombes larguées, de ponts détruits… Selon son approche, les États-Unis gagnaient
sur tous les indicateurs — qui étaient juste hors sujet. Vous connaissez la suite.
Nos diagnostics de surchauffe urbaine reproduisent exactement la même erreur. On mesure ce que le satellite voit. On ignore ce que le piéton ressent et on condamne les formes urbaines qui nous protègent le mieux.
En 1972, le sociologue Daniel Yankelovich a décrit ce qu’il a appelé le sophisme de McNamara — une dérive en quatre étapes1 :
- Étape 1 : on mesure ce qui est facile à mesurer.
- Étape 2 : on ignore ce qui ne l’est pas.
- Étape 3 : on présume que ce qu’on ne mesure pas n’est pas important.
- Étape 4 : on affirme que ce qu’on ne mesure pas n’existe pas.
Les LCZ — le standard international qui sert de base aux politiques d’adaptation des villes aux fortes chaleurs — mesurent ce qu’un satellite voit : température de surface, végétation, densité bâtie.
Étape 1 ✔
L’ombre qui fait passer la température radiante de 60 °C en plein soleil à 35 °C à l’abri n’entre pas dans les indicateurs des LCZ. On ne la mesure pas.
Étape 2 ✔
La question de l’ombre ne structure aucun diagnostic opérationnel.
Étape 3 ✔
En France, en 2026, les LCZ du Cerema sont devenues la boussole principale des politiques d’adaptation aux fortes chaleurs et structurent les diagnostics et les stratégies opérationnelles. L’ombre au sol n’y figure pas.
Étape 4 ✔
Et pourtant, les preuves s’accumulent depuis près de quarante ans.
- 1988 : Oke pose le mécanisme.
- 2006 : Johansson le vérifie dans les médinas de Fès2.
- 2014 : Taleghani le confirme aux Pays-Bas — même sous climat tempéré, la géométrie compacte protège le piéton.
- 2021 : Nardino le démontre à Bologne — la périphérie chauffe plus que le centre historique.
- 2023 : Diz-Mellado le quantifie en Andalousie — quand le ratio hauteur/largeur des cours dépasse 3, le confort atteint 90 à 100 % des heures d’été.
- 2026 : Lefevre le mesure à La Réunion — 4 °C d’écart de confort entre tissu compact et tissu ouvert. Abdeyazdan et Santucci le projettent à Aix-la-Chapelle — 50 à 70 % de confort en tissu compact contre moins de 30 % en zone ouverte, y compris à l’horizon 2050.
Sept études, trois continents, quarante ans. Et le standard ne bouge toujours pas.
Ce n’est pas un problème de compétence. C’est un problème de cadrage. Quand un indicateur entre dans les guides, les formations et les plans climat, il devient le réel. On ne voit plus ce qu’il ne capte pas. Et on finit — en dépit des données empiriques — par condamner les tissus urbains denses et compacts
Îlot de chaleur urbain : une lecture de la ville qui masque l’effet protecteur de la densité
qui protègent le mieux les citadins.
Ce n’est pas un problème de compétence. C’est un problème de cadrage. Quand un indicateur entre dans les guides, les formations et les plans climat, il devient le réel. On ne voit plus ce qu’il ne capte pas. Et on finit — en dépit des données empiriques — par se demander si la densité bâtie est vraiment l’ennemie du confort thermique
La densité bâtie est-elle vraiment l’ennemie du confort thermique ?
ou si construire plus dense était la meilleure stratégie de rafraîchissement
Et si construire plus dense était la meilleure stratégie de rafraîchissement ?
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Les outils pour en sortir existent, les données sont accessibles (LiDAR HD de l’IGN couvre maintenant le territoire français). Ce qui manque, c’est la décision de revenir à l’étape 1, et de mesurer enfin ce qui compte vraiment.
Notes :
- Yankelovich, D. (1963). Informal Sociology: A Casual Introduction to Sociological Thinking. Random House, p. 13. Voir aussi l’analyse sémantique disponible sur Wikipédia.
- Johansson, E. (2006). Influence of Urban Geometry on Outdoor Thermal Comfort in a Hot Dry Climate: A Study in Fez, Morocco. Building and Environment, 41(10), 1326–1338. https://doi.org/10.1016/j.buildenv.2005.05.022.