Quand le dernier habitat d’une espèce est un mur construit par l’homme

Décryptages
Publié le 16/04/26
Mis à jour le 16/04/26
3min de lecture
Quand le dernier habitat d’une espèce est un mur construit par l’homme
ha.shotoku.ac.jp

Dryopteris kinkiensis - l'espèce mère de D. shibipedis - sur un mur de granit à biotite dans la préfecture de Kyoto, Japon

En 1962, au pied du mont Shibi, dans le sud du Japon, le botaniste Satoru Kurata remarque une fougère inconnue dans les interstices d’un mur de pierre entourant une maison. Il la décrit, la nomme Dryopteris shibipedis, et prélève des spécimens qu’il confie à des jardins botaniques.

C’est le seul endroit au monde où cette espèce a jamais poussé spontanément. Un seul mur. Un seul hameau. Un seul habitat.

Selon Ebihara et al. (2012)1, la fougère a probablement disparu peu de temps après sa découverte, lorsque le mur de pierre a été reconstruit. En refaisant le mur, on a détruit le seul habitat connu de l’espèce. En 2007, le ministère japonais de l’Environnement déclare Dryopteris shibipedis éteinte à l’état sauvage.

Les seuls individus survivants sont ceux prélevés lors de la découverte quarante-cinq ans plus tôt, transmis à des jardins — le jardin botanique de Tsukuba et un jardin privé de Kagoshima. Quatre pots. C’est tout ce qui reste d’une espèce.

L’analyse génétique (Ebihara et al., 2012)2 a révélé que D. shibipedis est un hybride entre deux espèces : Dryopteris pacifica et Dryopteris kinkiensis. Cette dernière — l’espèce mère — est elle-même une fougère rare. On la trouve aujourd’hui sur les murs traditionnels de Kyoto, construits en Shirakawa-ishi — un granit à biotite local, à grain fin.

Une étude de 2023 (Murakami et al.) montre qu’elle pousse presque exclusivement sur ce type de granit — quand on restaure un mur avec un autre matériau, elle disparaît.

Ce n’est pas un cas isolé.

Une autre étude de la même équipe (Murakami et al., 2023)3 a compilé les 47 Red Data Books du Japon — les inventaires régionaux d’espèces menacées, un par préfecture.

Résultat :

  • 47 espèces de fougères et lycopodes menacées — soit 6,5 % de toutes les espèces de ce groupe au Japon — vivent sur des murs de pierre.
  • 85 % d’entre elles sont des espèces de falaises et de parois rocheuses qui ont trouvé dans les murs un habitat de substitution.

Ce que Larson avait théorisé au Canada avec la  Urban Cliff Hypothesis , le Japon le confirme à l’échelle d’un pays — et en montre le revers. Les murs construits par l’homme prolongent les habitats rocheux naturels, et parfois les remplacent. Au point que certaines espèces ne survivent plus que sur des murs.

L’histoire de Dryopteris shibipedis rappelle que restaurer — ou créer — un mur, c’est aussi modifier ou créer un habitat.


Notes :

  1. Ebihara, A., Matsumoto, S., & Kato, M. (2012). Origin of Dryopteris shibipedis (Dryopteridaceae), a Fern Species Extinct in the Wild. Journal of Plant Research, 125(4), 499–505.
  2. Murakami, K., Zhang, P., Fukui, W., & Takabayashi, Y. (2023). Habitat Characteristics of the Fern Dryopteris kinkiensis Growing on Traditional Masonry Walls at the Foot of the Higashiyama Mountains, Kyoto Basin. Conference on Environmental Information Science, 37, 154.
  3. Murakami, K., Sugawara, M., Nagamine, D., Zhang, P., & Fukui, W. (2023). Anthropogenic Stone Walls are an Important Habitat for Rare Ferns and Lycophytes in Japan. American Fern Journal, 113(1), 28–42.