Choquant ? Les Français se regroupent précisément dans les territoires que nous jugeons déjà saturés : les grandes villes et les littoraux.
Certains disent : c’est la tertiarisation
de notre économie qui concentre les emplois et les populations dans les grandes villes…
Sous-entendu : si on réindustrialise la France, les territoires se rééquilibreront naturellement.
Je crois plutôt que lorsque nous raisonnons comme ça, nous projetons l’image mentale que nous avons gardée de l’industrie française des XIXème et XXème siècles… sur notre souhait de réindustrialisation de la France du XXIème siècle. Or ce n’est pas si simple.
D’autres disent : les retraités vont vers le littoral et favorisent une économie résidentielle, de services à la personne et de tourisme essentiellement.
Sous-entendu : aucune économie productive ne gagnerait à s’implanter proche des littoraux.
Je crois plutôt que lorsque nous disons cela, nous n’imaginons pas à quel point il est difficile, pour tout le monde, de recruter et de fidéliser ses employés, à quel point cela va devenir l’un des enjeux clés pour les entreprises à l’avenir, et comment proposer un cadre de vie de qualité, proche de la montagne ou du littoral, peut devenir un atout décisif pour toute une économie.
Il se trouve que la métropolisation et la littoralisation sont à l’œuvre dans la plupart des pays du monde.
Ces 2 phénomènes relèvent de choix tangibles, rationnels, effectués par des employeurs, des employés, des étudiants et des retraités…
Comprendre ces choix, c’est je crois le seul moyen de se donner les moyens de soutenir réellement notre industrie, notre économie, et d’améliorer la vie des forces vives qui font tourner le pays.
Nos industries historiques se sont installées près des ressources (le charbon, l’eau, le minerai) et des voies de communication. Certes. Mais la disponibilité de la main-d’œuvre fut très vite l’un des éléments clés des choix d’implantation, et le fait que la région parisienne soit devenue assez vite le premier pôle industriel français (Renault à Boulogne-Billancourt, Citroën à Javel…) ne doit rien au hasard.
Et cette industrie dispersée dans nos villes moyennes, celle dont nous sommes nostalgiques ?
Elle a été, je crois,
- a/ possible dans un monde à faible turnover,
- b/ renforcée par une politique d’État.
À partir de 1955, l’agrément préalable pour les implantations franciliennes et les primes à l’installation en province ont contribué à limiter les nouvelles usines en région parisienne. Si bien que la part de la région capitale dans les permis de construire industriels est passée de 33 % en 1955 à 7,5 % en 1975.
Avec des salariés qui effectuaient toute leur carrière chez un seul et même employeur, la taille modeste des bassins d’emploi pouvait ne pas être rédhibitoire… jusqu’aux accidents économiques et leurs vagues de licenciement, avec l’impossibilité, dans des bassins d’emplois trop fins, de rebondir avec d’autres opportunités.
De tout cela pourtant, quelques métropoles régionales de second rang ont su émerger, avec leurs industries, leurs bassins d’emploi, leurs forces et leurs fragilités.
Je pense qu’il faut les renforcer, plutôt que les disperser.
Car aujourd’hui, trois choses ont changé :
- L’usine elle-même a changé de nature. Une usine de semi-conducteurs, de batteries, d’équipements industriels avancés ou de pharma, n’est plus l’usine fordiste : sur un même site travaillent robots, ouvriers qualifiés, techniciens, ingénieurs, encadrement, fonctions support. Le site industriel est devenu un lieu où cols bleus et cols blancs se mélangent. Et qu’il faut donc implanter là où tous ces profils acceptent de vivre.
- Dans les industries les plus complexes, la conception n’est plus vraiment séparée de la production. Quand l’innovation du produit et celle du procédé sont imbriquées, éloigner la R&D de l’usine affaiblit sérieusement la capacité d’innover. Samsung ne s’est pas contenté d’installer ses usines au nord de Hanoï : il y a construit un centre de R&D de plus de 2’000 ingénieurs. La conception a suivi la production.
- Les chaînes de valeur (co-traitants, sous-traitants, services aux entreprises) se recomposent plus vite, et les salariés changent d’emploi plus souvent. Les bassins économiques intégrés (souvent des corridors métropolitains denses, bien connectés, branchés sur des ports) sont l’une des clés stratégiques. Ils l’ont toujours été. Et je crois que leur rôle, et leur taille, se renforcent.
Mon hypothèse : en France, lorsque nous pensons la faisabilité d’une réindustrialisation, on sous-estime très largement le rôle :
- (i) du grand bassin d’emploi intégré,
- (ii) du cadre de vie,
- (iii) et du logement.
On veut recruter des milliers d’ingénieurs, de techniciens, dans des filières dont il faut complètement redorer l’image. C’est difficile. Et on range trop vite nos difficultés dans la case difficultés de recrutement
. Comme si c’était un problème RH. Ou simplement d’image de l’entreprise.
C’est en réalité, je pense, un sujet d’aménagement du territoire : une usine moderne ne peut s’implanter durablement que là où ses ingénieurs comme ses opérateurs trouvent à se loger.
Et surtout : là où ils ont envie de vivre et de faire le pari de s’installer durablement.
Regardons l’Asie du Sud-Est, qui est en pleine industrialisation.
Au Vietnam par exemple, l’essentiel de la production industrielle est concentré autour des deux grands pôles métropolitains du Nord (Hanoï, 8 millions d’habitants) et du Sud (Hô Chi Minh-Ville, 14 millions d’habitants).
Samsung Electronics emploie environ 87’000 personnes au Vietnam, soit près d’un tiers de ses effectifs mondiaux. Ses principales usines sont implantées au nord de Hanoï, à Bắc Ninh (40 min) et Thái Nguyên (1h), et son centre de R&D, inauguré en 2022, dans la partie nord de Hanoï.
Les grandes villes, leurs bassins, leurs corridors, sont les lieux de l’industrie d’aujourd’hui.
En France aussi, on le voit sur les 3 cartes ci-dessous, la démographie, la création d’emplois (dont la timide création d’emplois industriels), semblent également alignées dans plusieurs parties spécifiques de notre territoire, comme l’illustre ce que nous voyons se produire sur l’arc atlantique (2011-2021, et plus encore dans les années récentes).
Les pays qui s’industrialisent se littoralisent et se métropolisent en même temps.
Le fait que les Français se regroupent déjà, de façon organique, est un bon signe, pas une mauvaise nouvelle, pour des raisons de performance économique comme pour des raisons environnementales, pour peu qu’on se donne les moyens que le logement et les infrastructures suivent.
Autrement dit : les Français ont compris quelque chose que les analystes, les professionnels de l’aménagement du territoire, et les élus, n’ont pas encore compris. Mais cela va venir.
À l’heure où la France souhaite se réindustrialiser, elle doit réfléchir à deux fois avant de tenter, une nouvelle fois, de disperser ses efforts, sur fond d’un discours abstrait d’égalité des territoires.
Visons plutôt, à travers le renforcement de nos atouts, de nos métropoles régionales comme de nos littoraux, l’égalité des chances d’accès des individus aux bassins d’emplois (i) épais (ii) et situés dans des parties du territoire dont le cadre de vie sera clairement un atout puissant pour le recrutement.