Le Japon, la Corée et la métropolisation

Décryptages
Publié le 24/07/26
Mis à jour le 24/07/26
9min de lecture
Le Japon, la Corée et la métropolisation
rawpixel.com

Tokyo, Japon

  • 1. La métropolisation accompagne toutes les phases du développement
  • 2. La métropolisation est compatible avec tous les modèles économiques (industriel comme tertiaire)
  • 3. La métropolisation prend des formes variées, et elle est toujours branchée sur les réseaux
  • 4. La métropolisation est difficile à loger, et encore plus difficile à inverser
  • Conclusion

Le Japon perd 500’000 habitants par an, et les seules zones qui y gagnent encore de la population sont les cœurs de Tokyo, Nagoya et Osaka.

La Corée a mené le rééquilibrage territorial le plus volontariste au monde, et pourtant le Grand Séoul vient de dépasser la moitié de la population du pays…

Je vous propose de prendre un peu de recul et de regarder ce que disent leurs trajectoires, comparées à d’autres, à différents stades de développement.

1. La métropolisation accompagne toutes les phases du développement

Le Bangladesh décolle : ~6-7 % de croissance par an depuis vingt ans, tirée par le textile (env. 80 % des exportations), concentré dans deux aires : Dacca (23 millions d’habitants), l’une des mégapoles à la croissance la plus rapide du monde, et Chittagong (5M), le port.

Dès le premier étage de l’industrialisation, la géographie économique est métropolitaine.

Le Vietnam est à l’apogée de son boom : le manufacturier atteint environ 25 % du PIB (35-40 % avec la construction), l’industrie monte en qualité, la croissance est parmi les plus fortes d’Asie (5 % en 2023, 7 % en 2024, 8 % en 2025).

Et cette industrie est massivement concentrée autour des deux pôles de Hanoï (8 millions d’habitants) et Hô Chi Minh-Ville (14M).

Un salarié de Samsung Electronics sur trois dans le monde travaille au Vietnam, l’essentiel à moins d’une heure du centre de Hanoï1.

La Corée de 1975, le Japon de 1960, la France de 1950 en étaient à peu près dans ce type de moment-là.

L’apogée du développement industriel se situe dans les grandes villes ou les grandes régions urbaines bien connectées.

La France, et plus largement l’Europe et les États-Unis, sont en (post)maturité : concentration spatiale continue depuis soixante-dix ans, avec une économie devenue tertiaire à des degrés divers, et une industrie affaiblie, à des degrés divers également. Et une volonté affichée de réindustrialisation et de non-décrochage technologique (pour l’Europe).

Le Japon (fécondité ~1,2), et derrière lui la Corée (0,72, remontée à 0,75), abordent peut-être, après leur apogée industrielle et technologique, le stade ultime : le déclin démographique.

Le Japon perd ~500’000 habitants par an. Et que voit-on ? Les seules zones encore en croissance ce sont les cœurs métropolitains de Tokyo, Nagoya et Osaka-Kyoto-Kobe2.

Décollage, boom, maturité, vieillissement : quatre âges, et une géographie commune. La métropolisation est l’infrastructure de toutes ces phases.

2. La métropolisation est compatible avec tous les modèles économiques (industriel comme tertiaire)

L’argument qu’on oppose souvent en France aux métropoles :  c’est la tertiarisation de l’économie qui concentre les emplois et les populations dans les grandes villes . Sous-entendu : la métropolisation ne serait qu’un sous-produit du déclin industriel.

C’est vrai qu’en France la montée en puissance des grandes villes s’est grosso modo produite en même temps que l’affaiblissement de notre industrie et l’envolée parallèle du secteur tertiaire. Mais ce n’est absolument pas une loi générale.

Deux faits pour illustrer ce point.

La Corée est l’un des pays les plus industriels du monde (~26 % de PIB manufacturier) et, en même temps, le plus métropolisé (la moitié de la population du pays vit dans le Grand Séoul).

L’Île-de-France ne s’est pas tertiarisée parce qu’elle se métropolisait : elle s’est désindustrialisée par un choix politique. C’est l’État qui, à partir de 1955, a incité puis contraint son industrie à partir en province (son poids est passé, en ordre de grandeur, de 30 % à 10 % du PIB régional entre 1960 et 2000). Et la concentration urbaine a continué, quant à elle, avec une autre économie.

La concentration spatiale n’est pas une conséquence de la désindustrialisation et de la tertiarisation de l’économie ; elle rend à tous les secteurs économiques le même service : un grand bassin d’emplois, et une infrastructure efficace pour leurs chaînes de valeur.

3. La métropolisation prend des formes variées, et elle est toujours branchée sur les réseaux

Concentrique autour d’une capitale dominante : Paris, Séoul, Tokyo. Polycentrique, en région dense, sans centre unique : la  banane bleue  européenne, du sud de l’Angleterre au nord de l’Italie via le Benelux et l’Allemagne rhénane.

Une métropolisation en réseau n’est pas pour autant une dispersion ; l’Allemagne n’a pas échappé à la concentration spatiale, elle l’a organisée en plusieurs bassins contigus au lieu d’un. Le corridor est l’une des formes dominantes des grands lieux d’innovation et de production partout dans le monde : le BosWash américain, de Boston à Washington (~50 millions d’habitants, c’est en l’étudiant que le géographe Jean Gottmann forgea le concept de mégalopole dès 19613) ; le Tōkaidō japonais, de Tokyo à Osaka le long du Shinkansen (~70-80 millions, plus de la moitié du pays) ; la Greater Bay Area chinoise, de Hong Kong à Canton via Shenzhen (~85 millions) ; le corridor Séoul-Busan ; et, en construction accélérée, Hanoï-Hai Phong au Vietnam.

Ce qui ne varie pas, c’est le branchement : les ports, l’énergie, les grandes infrastructures. Les cœurs japonais qui résistent sont les nœuds du Tōkaidō ; les gigafactories françaises se sont posées à Dunkerque pour le port et la centrale de Gravelines…

4. La métropolisation est difficile à loger, et encore plus difficile à inverser

Les États-Unis sont devenus la première économie du monde en produisant massivement du logement bon marché autour de leurs villes4. Puis tout s’est bloqué.

Le cas d’école : Los Angeles, zonée pour 10 millions d’habitants en 1960, ramenée par trente ans de  downzoning  à une capacité réglementaire d’environ 4 millions en 19905.

L’Île-de-France a fait le choix de construire et loger massivement pendant trente-cinq ans : entre 1962 et 1999, la région a gagné 2,5 millions d’habitants (de ~8,5 à ~11 millions) et pourtant les prix des logements sont restés arrimés aux revenus des ménages (le fameux  tunnel  de Jacques Friggit6), grâce à une production massive : lotissements bien situés, grands ensembles, villes nouvelles, en suroffre au moment de leur livraison7.

Puis, dans les années 2000, les prix se sont envolés (+70 % en quelques années) : le crédit abondant a percuté une offre devenue rigide, avec des règlements d’urbanisme bloquant la densification sous la pression des riverains, là précisément où la demande se concentrait. Aujourd’hui, face à la pénurie, les travailleurs franciliens sont poussés à aller se loger dans l’Eure, dans l’Oise, à l’extérieur de la région.

Tokyo n’a jamais bridé son droit de construire : zonage national plutôt permissif, production continue, même avec une population nationale déclinante. Elle reste l’exemple phare de la grande métropole (relativement) abordable du monde développé.

Séoul a fait l’inverse dès 1971 : une ceinture verte d’environ 1’500 km² gèle toute construction autour de la capitale, et c’est l’une des plus strictes au monde. La croissance saute l’anneau (villes nouvelles à 20-30 km, navettes longues). Avec un résultat net : des prix parmi les plus inabordables du monde rapportés aux revenus.

Pendant que Séoul bridait son logement, la Corée menait la tentative de rééquilibrage territorial la plus volontariste jamais vue : Sejong, capitale administrative construite ex nihilo à partir de 2012, avec 16 ministères, 47 agences centrales, plus de 50 institutions publiques, et une ville passée de 70’000 à 390’000 habitants, à laquelle s’ajoutent 10  villes de l’innovation  et 154 organismes publics délocalisés8.

Malgré cela, le Grand Séoul a franchi vers 2020, pour la première fois de l’histoire du pays, la moitié de la population nationale (50,25 % au recensement 2020 ; 50,7 % fin 2023)9.

Le Japon avait tenté les mêmes politiques (limiter les implantations à Tokyo et Osaka, multiplier les plans de rééquilibrage) avant d’y renoncer à la fin des années 1990, au motif de leur inefficacité.

Deux stratégies opposées, face à la même question ; pour un résultat finalement similaire d’un point de vue géographique, mais pas du point de vue de la difficulté de se loger.

Conclusion

Ce que le Japon et la Corée nous montrent, ce n’est pas où mène la métropolisation : elle est partout, sur tous les continents, à toutes les phases du développement, sous toutes les formes.

Ce qu’ils illustrent, pour le débat français, ce ne sont pas des modèles à imiter, bien entendu, mais :

  • le fait qu’industrie et métropoles globales cohabitent très bien, et que les industries de pointe ont besoin de ces infrastructures de haut niveau et de ces bassins d’emploi hyper épais ;
  • l’humilité qu’il faut avoir face à ce phénomène de concentration spatiale, et comment la question du logement est la clé pour passer d’un phénomène subi à une infrastructure qui élargit les options des acteurs économiques d’un pays.

Pour un pays comme le Vietnam, la question n’est pas vraiment de savoir s’il échappera à la métropolisation ou non. Mais plutôt de savoir s’il saura organiser un  régime Tokyo , ou s’il suivra le  régime Séoul  ?

Pour la France, voici à mon avis les points clés :

  • réindustrialiser le pays sera difficile, qui plus est dans une phase de vieillissement, et peut-être de baisse de population (ce n’est pas certain, car cela dépend en partie de la réponse aux besoins en logements sur laquelle nous ne sommes pas impuissants) ;
  • il faudra donc jouer tous nos atouts ;
  • la métropolisation en est un, majeur (qui se couple très bien avec la littoralisation, et le rôle stratégique des ports) ;
  • nous avons l’Île-de-France, qui a un potentiel d’accueil et de renforcement considérable, au vu du potentiel qui y est artificiellement bloqué ;
  • nous avons aussi les grandes métropoles de l’ouest et du sud, ainsi que l’axe Lyon-Genève, qui tirent déjà très bien leur épingle du jeu, et qui n’en sont qu’à leurs débuts ;
  • et bien d’autres options encore.

À une condition, que ni Tokyo ni Séoul ne démentent : loger généreusement chacun à l’endroit où il a besoin d’habiter, c’est-à-dire dans des bassins d’emplois épais, et pas là où nous imaginons (avec une certaine nostalgie) qu’il pourrait habiter et travailler.


P.-S. : correctif sur les chiffres de la natalité en Corée :

Fécondité remontée à 0,93 en avril, 22 mois consécutifs de hausse des naissances, 0,95 au premier trimestre.

Une vraie inflexion, qui serait portée par le rebond des mariages d’après-Covid, surtout chez les femmes de 30-39 ans.

Et le même communiqué contient deux détails intéressants :

  • Séoul-ville garde la fécondité la plus basse du pays (0,58) : logement inabordable.
  • Séoul-ville est en solde migratoire négatif depuis trois mois : les gens se déplacent à l’intérieur de la métropole, du centre vers sa couronne : le Gyeonggi et Incheon (l’équivalent de notre grande couronne francilienne). Le Grand Séoul continue de croître grâce à sa couronne.

Notes :

  1. Samsung Electronics. (2025). Sustainability Report 2025.
  2. Buhnik, S. (2024). Des poches de croissance dans un océan de décroissance. Organic Cities 1, Institut de France. Lien URL
  3. Gottmann, J. (1961). Megalopolis: The Urbanized Northeastern Seaboard of the United States. The Twentieth Century Fund.
  4. Jackson, K. T. (1985). Crabgrass Frontier: The Suburbanization of the United States. Oxford University Press.
  5. Morrow, G. (2013). The Homeowner Revolution: Democracy, Land Use and the Los Angeles Slow-Growth Movement, 1965-1992 [Thèse de doctorat, UCLA].
  6. Friggit, J. (s. d.). Séries longues prix immobiliers / revenu des ménages. Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD). Lien URL
  7. Fouchier, V. (2025). Quelles leçons tirer des villes nouvelles existantes pour planifier le futur des villes ? Organic Cities 2, Rennes. Lien URL
  8. OCDE. (s. d.). Korean Focus Areas: Regional development. Lien URL
  9. Statistics Korea. (2020). Recensement 2020 ; The Korea Herald. (2024, février). Over half of population resides in Seoul metropolitan area. Lien URL ; Aju Press. (2025, 22 juillet). Lien URL
Rejoignez la discussion