« A donne B » : l’erreur qui structure la fabrique de nos villes

Décryptages
Publié le 28/07/26
Mis à jour le 28/07/26
4min de lecture
« A donne B » : l’erreur qui structure la fabrique de nos villes
Fred W. McDarrah/The New York Historical | gettyimages.fr

Jane Jacobs lors d'un boycott scolaire à New York le 3 février 1964, avec la pancarte :  La conscience est l'arme absolue .

  • 1. Un résultat qui devrait faire réfléchir
  • 2. Une ville est un système complexe
  • 3. Cinq questions auxquelles on ne peut pas répondre simplement
  • 4. Cinq conséquences pratiques
  • 5. Ce que cela ne veut pas dire
  • 6. Pascal l’avait dit

Une étude sur la ZFE parisienne vient rappeler une chose que l’on sait depuis Jane Jacobs : une ville est un système complexe, et les politiques sectorielles bâties sur des causalités simples sont vouées à décevoir. Ce n’est pas un argument pour ne rien faire. C’est un argument pour changer de méthode.

1. Un résultat qui devrait faire réfléchir

Fiona O’Brien, étudiante du MSc&T  Economics for Smart Cities and Climate Policy  de l’École polytechnique, et Emma Jung (TUM) ont comparé, arrondissement par arrondissement, le trafic automobile, la fréquentation du métro, l’usage du vélo et la qualité de l’air à Paris, avant et après l’introduction de la zone à faibles émissions.

Le travail a été mené dans le cadre du cours  Villes et Transports  de l’X, sous l’encadrement de la professeure Zoi Christoforou. Il a été sélectionné par la Transport Research Arena — le plus grand congrès européen sur l’innovation dans les transports — pour une présentation à Budapest, avec une publication annoncée chez Springer Nature1.

Leur résultat : la circulation a bien diminué dans le périmètre de la ZFE, mais la qualité de l’air s’est dégradée à l’échelle de la ville. L’hypothèse des auteures : un report des embouteillages et des émissions vers la périphérie.

Autrement dit : l’indicateur local s’améliore, le système se dégrade.

Ce résultat demande évidemment à être confirmé : isoler l’effet propre d’une ZFE dans une série temporelle urbaine est un exercice difficile, et la publication est encore devant nous. Mais il illustre parfaitement un mécanisme que nous rencontrons dans à peu près tous les dossiers d’urbanisme que nous instruisons.

2. Une ville est un système complexe

Un système que l’on peut modéliser, contrôler partiellement, influencer.

Mais qui, dans tous les cas, ne fonctionne pas selon des règles simples du type  A donne B .

Or c’est bien comme cela que la plupart des raisonnements qui façonnent la fabrique de nos villes et de nos environnements bâtis sont structurés.

3. Cinq questions auxquelles on ne peut pas répondre simplement

  • Est-ce que planter plus rafraîchit ?
  • Est-ce que construire plus fait baisser les prix ?
  • Est-ce que les ZFE améliorent la qualité de l’air ?
  • Est-ce qu’imposer des coefficients de pleine terre minimum protège les sols ?
  • Est-ce que la sobriété des usages fait diminuer les émissions ?

Chacune de ces questions a sa réponse militante, immédiate, évidente. Aucune n’a de réponse générale.

On sait depuis longtemps pourquoi. Jane Jacobs a formulé la nature exacte de la difficulté dans son chapitre le plus important :  The kind of problem a city is 2. Une ville n’est ni un problème de simplicité, ni un problème de complexité désorganisée que l’on traiterait statistiquement. C’est un problème de complexité organisée : une multitude de variables interdépendantes, dont aucune ne se comporte comme elle se comporterait isolément.

4. Cinq conséquences pratiques

  • Toutes nos actions ont des effets de degré 1 et des effets de degré 2. Et les seconds sont souvent d’un ordre de grandeur comparable aux premiers.
  • Toutes nos actions ont des effets rebond. Le report du trafic vers la périphérie en est un cas d’école.
  • Toutes les politiques sectorielles construites sur un  A donne B  sont vouées à échouer, y compris, et peut-être surtout, les plus vertueuses en apparence.
  • Le militantisme, en matière de ville, a clairement ses limites. Il a besoin de relations causales simples : c’est sa condition d’existence rhétorique, et sa faiblesse analytique.
  • L’application de modèles scientifiques sectoriels à la fabrique de la ville a ses limites aussi. Le DPE en est l’exemple le plus coûteux : un modèle thermique qui ne mesure jamais la réalité produit, très exactement comme peut le faire un LLM, des hallucinations !

5. Ce que cela ne veut pas dire

Cela ne veut pas dire que tout se fait au hasard, ni que l’action publique serait vaine.

Cela veut dire qu’en matière d’urbanisme, la R&D empirique est la clé : mesurer les effets réels, à l’échelle du système, dans une approche systémique et multi-dimensionnelle. Pas déduire les effets attendus d’un modèle sectoriel, puis réglementer sur cette base.

C’est précisément ce que fait le travail de Fiona O’Brien et Emma Jung : il ne dit pas si la ZFE est bonne ou mauvaise. Il mesure ce qu’elle produit, là où on ne regardait pas.

6. Pascal l’avait dit

 Donc, toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes… 3

Vous connaissez la suite.


Notes :

  1. O’Brien, F. & Jung, E. (à paraître). Impact of Low Emission Zones on Urban Mobility and the Environment. École polytechnique / TUM (Springer Nature).
  2. Jacobs, J. (1961). The kind of problem a city is. Dans The Death and Life of Great American Cities.
  3. Pascal, B. (s. d.). Disproportion de l’homme. Dans Pensées.