Pour qui veut planter en ville, une inquiétude revient sans cesse : le tissu dense serait un désert pour les racines. Le sol y est recouvert d’asphalte et de béton, la pluie ruisselle vers les égouts au lieu de s’infiltrer, et l’arbre, confiné dans une fosse étroite cernée de trottoir et de réseaux, se retrouverait privé d’eau.
L’inquiétude n’est pas infondée — mais elle se trompe de coupable. Ce qui prive réellement l’arbre d’eau, ce n’est pas la densité du quartier : c’est que l’eau de ruissellement file dans des tuyaux au lieu de gagner sa fosse de plantation et que le volume de terre qu’on lui laisse explorer est souvent réduit. Or ce sont des choix d’aménagement, pas des conséquences de la compacité du tissu urbain, et ces erreurs se rencontrent dans les quartiers les moins denses comme dans les centres-villes les plus compacts.
1. Un sol imperméabilisé sous la couronne assoiffe vraiment l’arbre, c’est mesuré
Commençons par accorder à l’idée reçue ce qu’elle a de juste : un sol scellé au pied de l’arbre handicape réellement son alimentation en eau. Sur une surface bitumée ou bétonnée, la pluie ne s’infiltre pas — elle ruisselle et part au caniveau. L’eau qui tombe à proximité de la fosse est alors évacuée loin des racines au lieu de recharger le sol où l’arbre puise.
Anys et Weiler (2025)1 l’ont quantifié à Fribourg, en Allemagne, sur deux espèces de rue très répandues : l’érable plane (Acer platanoides) et le tilleul à petites feuilles (Tilia cordata). Ils ont équipé de capteurs de flux de sève des arbres poussant dans des situations contrastées — parcs, bandes enherbées, parkings, fosses de plantation dans des trottoirs —, qu’ils ont classées selon le degré d’imperméabilisation du sol sous la couronne (la part du sol revêtu sous l’aplomb du houppier), de 0 % en parc à 90 % dans les trottoirs. À travers quatre épisodes de sécheresse, ils ont ainsi suivi le flux de sève, c’est-à-dire la quantité d’eau que l’arbre fait réellement monter de ses racines vers ses feuilles.
Le verdict est net. Les arbres des parcs, au sol ouvert, affichent les flux de sève les plus élevés (pointes autour de 0,26 m/h). Ceux dont le sol sous leur houppier est imperméabilisé à 90 % sont au plus bas (0,11 à 0,14 m/h). Et c’est là que la sécheresse fait le plus de dégâts : la transpiration du tilleul y chute de 58 %. Privé d’eau, l’arbre ferme ses pores et transpire bien moins que ce que la chaleur et l’air sec lui imposeraient normalement — l’écart est le plus marqué de tous les sites. Le facteur qui décide, c’est l’état du sol : deux arbres dont le sol sous leur houppier est imperméabilisé dans les mêmes proportions se comportent de façon semblable, où qu’ils poussent dans la ville.
Le sol scellé sous le houppier de l’arbre est donc bien un handicap hydrique réel, et il pèse d’autant plus que la sécheresse s’installe. Mais le fond du problème est ailleurs : sur ces surfaces imperméables, la pluie qui ruisselle part aux égouts au lieu d’être conduite au pied de l’arbre pour s’y infiltrer.
2. Mais ce n’est pas la densité qui fixe l’imperméabilisation sous les houppiers
Reste à savoir ce qui fixe ce degré d’imperméabilisation — et, plus largement, l’accès de l’arbre à l’eau. Tout cela relève de l’aménagement : la façon dont on traite le sol à son pied, le fait qu’on amène ou non le ruissellement jusqu’à lui, le volume de terre qu’on lui laisse. Rien qui découle de la compacité du quartier.
L’étude de Fribourg le confirme : ce qui sépare un arbre bien pourvu en eau d’un arbre assoiffé, ce n’est pas centre dense
contre périphérie aérée
, mais la part de sol imperméabilisé sous son houppier — faible en parc, proche de la totalité dans une fosse de trottoir.
Un quartier dense reçoit d’ailleurs autant de pluie qu’un autre ; qu’elle atteigne ou non les racines dépend du traitement de la surface. C’est ce qu’a observé une étude de terrain à Melbourne : en suivant onze ans la croissance d’arbres dans des quartiers de densités variées, Ren et al. (2023)2 n’ont trouvé aucun effet de la densité sur le développement du feuillage ; ce qui faisait la différence, c’était l’accès à l’eau.
3. Assurer l’eau à l’arbre : désimperméabiliser son pied, augmenter le volume de sol, capter le ruissellement
Si la cause n’est pas la densité mais le niveau de scellement du sol au pied des arbres, alors les leviers sont connus, et tous compatibles avec une ville compacte. Désimperméabiliser son pied, d’abord : un revêtement perméable à la place du bitume laisse la pluie s’infiltrer au lieu de ruisseler. Augmenter le volume de sol à explorer, ensuite : plus il est grand, plus le réservoir est profond et plus l’arbre tient entre deux pluies.
Reste le levier le plus contre-intuitif, et le plus parlant pour notre sujet : l’irrigation passive, qui consiste à diriger vers la fosse de plantation l’eau de pluie ruisselant sur les surfaces imperméables voisines — trottoirs, toitures, parkings. Là est le renversement : tout dépend de l’endroit où part cette eau. Envoyée à l’égout, elle est perdue ; dirigée vers la fosse, elle devient la première ressource de l’arbre. Une même surface imperméable peut ainsi l’assoiffer ou l’abreuver, selon qu’on branche son ruissellement sur l’égout ou sur la fosse. Et plus la surface raccordée est grande, plus l’apport est important.
Tams et al. (2024)3 l’ont chiffré pour de jeunes tilleuls de rue à Berlin, sur une année sèche, en faisant varier la taille de la surface imperméable dont le ruissellement est dirigé vers la fosse. Le résultat est net : raccorder à la fosse une surface environ trois fois plus grande qu’elle apporte à l’arbre plusieurs milliers de litres sur l’année et supprime jusqu’à 89 % des épisodes de stress hydrique sévère. Peu importe que cette surface soit une toiture ou une surface au sol : l’essentiel est de brancher son eau sur l’arbre plutôt que sur l’égout.
La nuance, que les auteurs soulignent, mérite d’être gardée. Sans aucun apport, l’un des arbres suivis a connu près de quatre mois de stress hydrique au cours de l’année sèche, pour un déficit de quelque 860 litres ; le meilleur dispositif a ramené ce déficit à une centaine de litres et effacé l’essentiel du stress sévère — sans toutefois le supprimer complètement. L’irrigation passive est donc un levier puissant, pas une garantie : l’arrosage des premières années reste utile, le temps que le système racinaire s’installe.
La ville dense ne prive pas l’arbre d’eau : ce qui le prive, à n’importe quelle densité, c’est un scellement du sol sous son houppier, une pluie qu’on laisse filer à l’égout, une fosse trop étroite — autant de questions d’aménagement et de conception qui nous permettent de faire de la ville dense un outil au service des arbres. Une ville qui collecte l’eau pour irriguer nos arbres, afin qu’ils puissent se développer dans toute leur force, résister aux chaleurs et aux sécheresses et nous prodiguer tous leurs bienfaits.
Notes :
- Anys, Markus, et Markus Weiler. 2025.
Drought Impact on Transpiration Dynamics of Common Deciduous Trees Growing at Contrasting Urban Sites.
Ecohydrology 18 : e70007. - Ren, Xichan, Patricia R. Torquato, et Stefan K. Arndt. 2023.
Urban Density Does Not Impact Tree Growth and Canopy Cover in Native Species in Melbourne, Australia.
Urban Forestry & Urban Greening 81 : 127860. - Tams, Laura, Eva Paton, et Björn Kluge. 2024.
Urban Tree Drought Stress: Sap Flow Measurements, Model Validation, and Water Management Simulations.
Science of the Total Environment 957 : 177221.