On présente souvent la transpiration des arbres comme leur superpouvoir rafraîchissant. Mais ce mécanisme a une particularité troublante : il s’affaiblit précisément quand la chaleur est la plus forte… c’est-à-dire quand on en aurait le plus besoin.
1. Là où l’intuition se trompe
La transpiration des arbres contribue au rafraîchissement ressenti sous leur canopée à hauteur de 20 à 30 %1. Intuitivement, on pourrait attendre que ce mécanisme s’intensifie avec la chaleur : plus il fait chaud et sec, plus la demande évaporative est forte, plus l’arbre transpirerait et serait capable de nous rafraîchir. Le service serait donc maximal exactement quand on en a le plus besoin. Ce n’est pas ce que montrent les mesures. Car les arbres, eux aussi, subissent la chaleur et la sécheresse.
2. Quand l’arbre choisit de se sauver plutôt que de nous rafraîchir
En période de stress hydrique, un arbre ferme ses stomates — les minuscules pores de ses feuilles qui permettent les échanges gazeux. C’est son premier mécanisme de défense : limiter les pertes en eau quand le sol n’en fournit plus suffisamment pour compenser ce que les feuilles évaporent. La transpiration chute, parfois brutalement. Anys & Weiler2, qui ont suivi 22 arbres urbains (érables planes et tilleuls à petites feuilles) sur deux saisons à Fribourg, documentent des baisses de transpiration pouvant atteindre 58 % pendant les périodes de sécheresse pour le tilleul à petites feuilles en fosse de trottoir. L’arbre planté dans une fosse entourée de surfaces imperméables — bitume, pavés jointés, trottoir — est aussi celui dont la capacité à transpirer s’effondre le plus vite en cas de sécheresse : l’eau de pluie qui tombe sur ces surfaces est évacuée vers les réseaux au lieu d’être dirigée vers la fosse de plantation. Si l’aménagement ne collecte pas cette eau pour l’amener jusqu’aux racines, le sol de la fosse ne se recharge presque pas.
3. Le paradoxe de la canicule : transpirer pour ne pas cuire, au risque d’en mourir
Cette fermeture stomatique est une réponse adaptée à la sécheresse modérée. Mais elle ne suffit plus quand la chaleur devient extrême et c’est là que la situation bascule. Marchin et al.3 ont soumis 20 espèces ligneuses à une combinaison de sécheresse et de canicule (42 °C maximum) : certaines espèces — notamment les plus isohydriques, celles qui ferment normalement leurs stomates en période de stress hydrique — répondent à la chaleur extrême en les rouvrant. L’ouverture stomatique augmente la transpiration pour essayer de maintenir la température foliaire en dessous du seuil où les protéines photosynthétiques se dénaturent de façon irréversible. Mais elle accélère simultanément la déshydratation de l’arbre.
4. La colonne d’eau dans l’arbre : un mécanisme fragile
Cette réouverture des stomates en pleine canicule place l’arbre dans une situation critique : il continue de perdre de l’eau alors même que le sol ne peut plus la lui fournir. Pour comprendre pourquoi c’est mortel, il faut saisir comment l’eau monte dans un arbre. Il ne la pompe pas, il la tire vers le haut par une colonne d’eau en tension continue, du sol jusqu’aux feuilles. Cette tension est entretenue par l’évaporation à la surface des feuilles — chaque molécule d’eau qui s’échappe par les stomates en tire
une autre derrière elle, comme une chaîne. Tant que le sol contient suffisamment d’eau pour alimenter cette chaîne par les racines, le système tient. Mais quand le sol est sec et que la demande évaporative reste forte — comme lors d’une canicule combinée à une sécheresse — la tension dans la colonne augmente jusqu’à un point où elle se rompt : des bulles d’air se forment dans les vaisseaux conducteurs. C’est l’embolie.
5. L’embolie du xylème : le point de non-retour
Les vaisseaux touchés ne conduisent plus l’eau. Elle ne monte plus. Et au-delà d’un certain seuil, ils ne se reconstituent pas et le dommage est permanent : l’eau n’atteint plus les parties les plus hautes de l’arbre. Les branches du sommet meurent en premier. C’est ce qu’on appelle la descente de cime, signe visible d’un dommage hydraulique souvent déjà irréversible.
6. 70 % des arbres vivent déjà au bord de la rupture hydraulique
Choat et al.4 à partir de données sur 226 espèces forestières dans 81 sites mondiaux, montrent que 70 % des espèces fonctionnent déjà à la limite de leur tolérance hydraulique — la marge entre la tension qu’elles subissent normalement et celle qui déclenche l’embolie est inférieure à 1 MPa (le mégapascal est une unité de pression, 1 MPa équivaut à environ 10 fois la pression atmosphérique). Imaginez une chaîne qui supporte déjà presque tout le poids qu’elle peut porter : il suffit d’un léger surcroît de charge pour qu’elle cède. C’est exactement dans cette situation que fonctionnent la plupart des arbres en conditions normales, au bord de leur limite. Comme le formulent Marchin et al. dans leurs conclusions : l’augmentation active de la transpiration sous conditions chaudes et sèches propulse les plantes vers les seuils de cavitation du xylème plus rapidement qu’on ne l’avait reconnu jusqu’ici
.
7. Planter mieux, pas seulement planter plus
Ce double mécanisme — fermeture stomatique en période de sécheresse modérée, ouverture paradoxale en période de chaleur extrême — explique pourquoi la transpiration comme levier de rafraîchissement est un service conditionnel et non garanti. Il n’est pas stable dans le temps, varie selon les espèces, les sites et les conditions hydriques.
L’ombrage reste le levier le plus stable de rafraîchissement des arbres — 70 à 80 % de l’effet de rafraîchissement ressenti sous la canopée. Un arbre qui a fermé ses stomates depuis une semaine projette encore la même ombre. Mais cette stabilité a aussi ses limites : si l’arbre n’a plus la capacité d’irriguer sa canopée, elle disparaît et avec elle, sa capacité à ombrager.
L’arbre nous rafraîchit donc surtout quand il en a les moyens. Ce n’est en rien une raison de renoncer aux arbres en ville, c’est une raison pour mieux comprendre leur physiologie et leurs besoins pour les planter et les soigner comme ils le méritent. L’enjeu n’est pas de planter davantage, mais de planter — et de jardiner — mieux.
Notes :
- Knight, T., Price, S., Bowler, D., et al. (2021). How effective is
greening
of urban areas in reducing human exposure to ground-level ozone concentrations, UV exposure and theurban heat island effect
? An updated systematic review. Environmental Evidence, 10, 12. - Anys, M., & Weiler, M. (2025). Drought impact on transpiration dynamics of common deciduous trees growing at contrasting urban sites. Ecohydrology, 18(2), e70007.
- Marchin, R. M., Backes, D., Ossola, A., Leishman, M. R., Tjoelker, M. G., & Ellsworth, D. S. (2022). Extreme heat increases stomatal conductance and drought-induced mortality risk in vulnerable plant species. Global Change Biology, 28(3), 1133–1146.
- Choat, B., Jansen, S., Brodribb, T. J., Cochard, H., Delzon, S., Bhaskar, R., Bucci, S. J., et al. (2012). Global convergence in the vulnerability of forests to drought. Nature, 491(7426), 752–755.