Je pestais, dans mon article précédent, sur les raisonnements trop simples
Imagine-t-on une médecine fondée sur des règles de 3 ?
que nous imposons chaque jour à nos villes, en prenant l’exemple des règles de 3
dans lesquelles certains de nos ingénieurs se complaisent lorsqu’ils sortent de leur domaine d’expertise (aka il y a plein de logements vacants en France donc c’est bon, il suffit d’isoler les bâtiments et les émissions de CO2 baisseront…).
Mais nous avons un autre problème.
Tout aussi fondamental.
Notre obsession du contrôle.
Qui se traduit par notre volonté de tout dessiner (via un architecte, et non pas un ingénieur, cette fois…).
Le dessin du concepteur demiurge et nos modèles de raisonnement trop simples sont, en réalité, les 2 faces d’une même pièce :
- L’illusion de la possibilité du contrôle d’une ville ;
- Qui traduit notre incapacité à comprendre qu’une ville est avant tout un système vivant ;
- Un système dans lequel ce sont des milliers, parfois des millions d’individus, de familles et d’entités économiques qui décident, conçoivent et fabriquent chaque jour ce que nous appelons
Bordeaux
,Lyon métropole
,Toulouse
, etc.
Ceci à deux conséquences.
1. Dessiner un espace urbain, c’est faire des hypothèses sur la façon dont celui-ci fonctionnera, sur la façon dont les usagers se comporteront, sur la façon dont l’écosystème urbain s’appropriera ce nouvel espace
Plus l’espace est dessiné a priori, plus le nombre d’hypothèses est important
La magie de l’apprentissage distribué : comment l’art de bâtir les villes devient – aussi – une science
.
Et plus il y a de chances que l’une d’elle, et même plusieurs, soient erronées.
Tout dessiner d’un coup, c’est figer des hypothèses qui seront, en partie, fausses.
C’est l’histoire de l’urbanisme moderne et fonctionnaliste, dont nous n’avons pas encore complètement tiré les leçons.
2. Plus un espace urbain est dessiné plus il nous semble mort
Moins nous le ressentons vivant
.
Plus nous nous y sentons étranger
.
Nous nous sentons chez nous
lorsque la puissance publique dessine, entretient et administre une trame d’espaces publics… mais aussi lorsque l’espace ressemble à ceux qui l’habitent
Pourquoi certaines villes donnent le sentiment d’avoir été « engendrées » plutôt que dessinées ?
, c’est-à-dire lorsque ceux qui l’habitent ont contribué à le façonner, se le sont approprié.
Même à l’autre bout du monde, on peut sentir cette chaleur, cette vie qui nous invite
Le chemin du désir Français
.
Inversement, quand un espace a été pensé par trop peu d’esprits, puis dessiné par trop peu de mains, quelque chose manque.
Nous ressentons une sorte de problème, de manque d’humanité, une forme de malaise spatial.
Plastiquement, ces espaces peuvent être étonnants, époustouflants.
Mais du point de vue de l’expérience, quelque chose dysfonctionne.
Ce n’est pas (seulement) qu’ils ont été mal dessinés.
C’est que le nombre de mains qui ont tenu le crayon est souvent trop limité.
Pas de hasard, pas de variation, pas de décalages, pas de complexité visuelle…
Aucun signe de vie !
Une ville morte, c’est souvent une ville trop dessinée.
Une ville vivante, c’est une ville dont le dessin reste ouvert.