Bâtir ou planter : le faux dilemme

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Publié le 22/06/26
Mis à jour le 22/06/26
7min de lecture
Bâtir ou planter : le faux dilemme

Thomas Hanss

  • 1. L’ombre, pas l’évapotranspiration, est le vrai service de rafraîchissement — et le bâti le rend aussi
  • 2. L’ombre reçue par l’arbre rationne sa soif et prolonge sa réserve
  • 3. Le bâti protège l’arbre ; l’arbre complète le bâti
  • 4. Selon l’espèce, la même ombre protège ou pénalise
  • 5. Ce qui menace l’arbre en ville, ce n’est pas la densité — c’est le défaut de conception et de soins

Pourquoi la ville dense, bien conçue, est l’alliée de l’arbre.

Pour rafraîchir la ville pendant les canicules, une réponse semble couler de source : plus de végétal.

L’idée est même portée par l’expertise publique : dans sa synthèse sur les îlots de chaleur (2017)1, le CEREMA invite à augmenter le végétal urbain  en densifiant les plantations, renonçant à certains bâtiments ou créant des parcs . Bâtir et planter s’opposeraient, et pour adapter nos villes aux fortes chaleurs, la réponse serait donc de faire plus de place aux arbres.

Or l’opposition est trompeuse. Le bâti rend en réalité service à l’arbre : l’ombre qu’il projette abaisse le rayonnement qui l’assèche et ménage sa réserve d’eau. Et là où le couvert recule vraiment, la cause n’est pas la densité, mais le manque de soin apporté à l’arbre pour qu’il atteigne sa maturité.

1. L’ombre, pas l’évapotranspiration, est le vrai service de rafraîchissement — et le bâti le rend aussi

Sous les arbres, l’essentiel du rafraîchissement diurne ne vient pas de la transpiration mais de l’ombre projetée, qui explique 70 à 80 % de la variation de température observée, la transpiration ne faisant que le complément2. Or l’ombre n’est pas le monopole de l’arbre. Un immeuble, une rue étroite, un mur en projettent eux aussi, et souvent davantage. Le piéton qui passe à l’ombre d’une façade ou à l’ombre d’un platane bénéficie du même service physique : l’interception du rayonnement solaire avant qu’il n’atteigne sa peau ou le sol.

Poser le problème comme un choix  bâtir ou planter  revient donc à opposer deux fournisseurs du même service. Bâti et arbre ne se disputent pas le rafraîchissement : ils coupent le même flux radiatif, depuis deux sources complémentaires. Dans une rue large et nue, c’est l’arbre qui doit tout faire ; dans un tissu compact, le bâti fait déjà une grande part du travail, et l’arbre vient combler ce que la géométrie minérale laisse exposé.

Or le rafraîchissement de l’air par un arbre isolé reste modeste, et le bâti fournit déjà la plus grande part de l’ombre. Sacrifier des bâtiments pour quelques arbres ne rafraîchirait donc guère la ville : l’essentiel de ce que l’arbre apporte est ailleurs — eaux pluviales, biodiversité, qualité de l’air, cadre de vie —, pas dans cet arbitrage thermique.

2. L’ombre reçue par l’arbre rationne sa soif et prolonge sa réserve

La relation va plus loin que le partage de l’ombrage : l’ombre que le bâti projette sur l’arbre agit sur sa physiologie. Elle abaisse le rayonnement solaire qui le frappe, et donc la demande évaporative qui pèse sur lui. En plein soleil, cette demande est maximale : l’arbre transpire à plein régime et vide vite la réserve d’eau de son sol. À l’ombre, elle chute fortement.

Tams et al. (2024)3 ont suivi pendant deux étés cinq tilleuls (Tilia cordata) plantés dans des rues de Berlin, capteurs de flux de sève à l’appui. Résultat : aux heures d’ombrage, par ciel clair, la transpiration mesurée baisse de 55 à 66 %. L’arbre ombragé puise plus lentement et recule d’autant son premier épisode de stress hydrique. Le bâti qui entoure l’arbre l’aide — grâce à l’ombre — à conserver plus longtemps la réserve d’eau de son sol, précieuse pour traverser les périodes sèches.

C’est le renversement complet de l’idée reçue : la ville compacte peut protéger les arbres.

3. Le bâti protège l’arbre ; l’arbre complète le bâti

On vient de voir le bâti protéger l’arbre ; la réciproque est vraie. Là où les bâtiments s’espacent et laissent passer le soleil, c’est l’arbre qui prend le relais de l’ombre. Reitberger et al. (2023)4 l’ont simulé pour un quartier type en climat tempéré : en tissu dense, les bâtiments rapprochés ombragent déjà le sol ; dès qu’ils se desserrent, les arbres rafraîchissent à leur place — jusqu’à 1,4 °C de température ressentie en moins. Chacun couvre l’angle mort de l’autre.

Et leurs effets ne s’additionnent pas seulement, ils se renforcent : dans la simulation, le confort à l’intérieur des bâtiments et celui de la rue s’améliorent ensemble à mesure qu’on plante. La vraie question n’est donc pas  densifier ou végétaliser , mais concevoir le bâti et l’arbre ensemble.

Reste la question de la place. Plus une ville est dense, moins il y reste d’espace libre, et trouver où planter y devient plus difficile. Mais de la place, il en manque dans toute ville : les rues, les trottoirs, les tuyaux enterrés en occupent déjà beaucoup. La densité rend la tâche plus serrée, pas impossible.

4. Selon l’espèce, la même ombre protège ou pénalise

Ce qui suit relève de la physiologie de l’arbre : la tolérance à l’ombre, qui varie d’une espèce à l’autre. Yang et al. (2025)5 l’ont étudiée pour le choix des essences urbaines (mais elle joue tout autant en forêt), sur deux espèces contrastées : un pin (Pinus tabuliformis), qui a besoin de plein soleil, et un robinier (Robinia pseudoacacia), plus accommodant, qui tolère l’ombre comme le plein soleil. Ils ont privé ces jeunes arbres d’eau, les uns au soleil, les autres à l’ombre, et suivi leur photosynthèse, c’est-à-dire l’énergie que l’arbre fabrique à partir de la lumière pour vivre et grandir.

Les deux réagissent à l’opposé. Le pin, amateur de soleil, souffre davantage à l’ombre : pendant la sécheresse, sa photosynthèse chute de 77 % à l’ombre, contre 64 % au soleil — privé de lumière, il résiste encore moins bien au manque d’eau. Le robinier, lui, est protégé par l’ombre : sa photosynthèse n’y baisse que de 45 %, contre 71 % au soleil.

La règle que les chercheurs en tirent est limpide : planter chaque espèce là où la lumière lui convient. Les arbres qui aiment le soleil en plein découvert ; ceux qui tolèrent l’ombre au pied des bâtiments, dans les coins sombres. Mais la lumière n’est qu’un critère : il faut aussi accorder l’essence au sol et à la ressource en eau dont elle disposera. L’ombre de la ville est donc un atout, à condition de choisir des espèces adaptées.

5. Ce qui menace l’arbre en ville, ce n’est pas la densité — c’est le défaut de conception et de soins

Reste alors la deuxième partie de l’idée reçue : la ville dense et compacte nuirait au développement du couvert arboré. Mais ce qui prive réellement l’arbre, ce n’est pas la densité — c’est de manquer d’eau. La ville ne condamne pas l’arbre à la soif : tout dépend de ce que l’aménagement prévoit pour amener l’eau jusqu’à ses racines. Conduire les eaux de pluie vers la fosse, ménager un volume de terre suffisant, prévoir un arrosage : autant de choix de conception et de soin.

Ce constat n’est pas qu’une intuition : il a été mesuré. À Melbourne, Ren et al. (2023)6 ont comparé, pendant onze ans et par photos aériennes, la croissance du feuillage d’arbres indigènes dans des quartiers plus ou moins denses, avec une question simple : vivre dans un quartier dense empêche-t-il un arbre de grandir ? La réponse est non. Les arbres des quartiers denses ont étendu leur feuillage autant que ceux des quartiers aérés — la ville dense alentour ne les a pas freinés. Ce qui comptait, expliquent les chercheurs, c’était l’accès à l’eau : là où l’arbre disposait de cet accès, même en plein tissu dense, il poussait normalement.

L’étude dégage un second enseignement, cette fois sans rapport avec la densité : ce sont les grands arbres âgés qui portent l’essentiel de la canopée d’une ville. Un vieux sujet déploie bien plus de feuillage qu’un jeune plant, et le perdre ne se compense pas en plantant quelques arbustes à la place. Là encore, ce qui décide n’est donc pas la densité du quartier, mais le soin qu’on accorde à l’arbre : de l’eau, et les soins apportés le temps qu’il atteigne sa maturité.

La ville dense bien conçue fait de l’ombre à ses piétons comme à ses arbres qui, lorsqu’ils sont soignés dans la durée, lui rendent ce confort. L’enjeu n’est pas de choisir entre bâtir et planter, mais de donner aux arbres l’eau, le sol et le temps nécessaires à leur développement pour qu’ils puissent tenir leurs rôles dans la ville face aux chaleurs qui viennent.


Notes :

  1. CEREMA. 2017. Lutte contre les îlots de chaleur urbains. Synthèse Essentiel ÉcoCité, Programme d’Investissements d’Avenir  Ville de demain  (DGALN). Section  Créer des îlots de fraîcheur .
  2. Knight, Teri, Sian Price, Diana Bowler, et al. 2021.  How Effective Is ‘Greening’ of Urban Areas in Reducing Human Exposure to Ground-Level Ozone Concentrations, UV Exposure and the ‘Urban Heat Island Effect’? An Updated Systematic Review.  Environmental Evidence 10 : 12.
  3. Tams, Laura, Eva Paton, et Björn Kluge. 2024.  Urban Tree Drought Stress: Sap Flow Measurements, Model Validation, and Water Management Simulations.  Science of the Total Environment 957 : 177221.
  4. Reitberger, R., et al. 2023.  Connecting Building Density and Vegetation to Investigate Synergies and Trade-offs between Thermal Comfort and Energy Demand – a Parametric Study in the Temperate Climate of Germany.  IOP Conference Series: Earth and Environmental Science 1196 : 012034.
  5. Yang, Xinbing, Chang Liu, Shaoning Li, et al. 2025.  Synergistic Interactions Between Leaf Traits and Photosynthetic Performance in Young Pinus tabuliformis and Robinia pseudoacacia Trees Under Drought and Shade.  Plants 14 : 2825.
  6. Ren, Xichan, Patricia R. Torquato, et Stefan K. Arndt. 2023.  Urban Density Does Not Impact Tree Growth and Canopy Cover in Native Species in Melbourne, Australia.  Urban Forestry & Urban Greening 81 : 127860.