En ville, l’endroit le plus invivable en canicule n’est pas le plus construit – c’est le plus découvert

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Publié le 31/08/26
Mis à jour le 31/08/26
12min de lecture
En ville, l’endroit le plus invivable en canicule n’est pas le plus construit – c’est le plus découvert

Thomas Hanss

  • 1. La densité sur le banc des accusés
  • 2. Le choix du thermomètre : ce que l’on mesure, et comment cela fausse nos stratégies d’adaptation
  • 3. L’analyse des quartiers par le projet SWICE : la comparaison met l’intuition en défaut
  • 4. Et si on densifiait pour de vrai ?
  • 5. Mais pas à n’importe quelle condition
  • 6. La ville fraîche ne sera pas moins dense, elle sera mieux conçue

Été 2026 : jamais la France n’avait cumulé autant de jours de vague de chaleur depuis le début du décompte, en 19471. Dans les débats sur l’habitabilité de nos villes en période de canicule, un accusé revient souvent : la densité. L’intuition paraît solide — plus dense = plus chaud —, et nos outils de diagnostic semblent la confirmer : les cartes nationales de  zones climatiques locales  du Cerema2 classent les tissus denses et minéraux parmi les plus exposés à l’îlot de chaleur. Le projet de recherche suisse SWICE3 a mis cette intuition à l’épreuve dans de vrais quartiers. Et il montre qu’elle se trompe de coupable.

1. La densité sur le banc des accusés

En pleine canicule, l’idée revient régulièrement. L’ADEME, dans une note de juillet 20264, place  la densité urbaine  en tête des causes de l’îlot de chaleur urbain, devant les surfaces fortement minérales et la chaleur dégagée par les activités humaines. La même semaine, dans La Gazette des communes, Agnès Thouvenot, adjointe à l’urbanisme de Villeurbanne, écrit que  dans les centres urbains denses, les températures sont encore plus insupportables 5.

Ces alertes sont justes sur l’essentiel : nos villes surchauffent. Mais le coupable qu’elles désignent est jugé à l’emporte-pièce. C’est oublier ce que la densité permet : loger plus sans artificialiser forêts et terres naturelles et agricoles, et rendre viables transports, commerces et services de proximité. La densité n’est pas le problème, elle est essentielle pour rendre une ville viable et durable. C’est ensuite croire qu’un tissu dense est forcément un tissu qui surchauffe — ce qui est faux. Ce n’est pas la densité qui surchauffe la ville, c’est sa forme. Le projet SWICE (Sustainable Well-being for the Individual and the Collectivity in the Energy transition), financé par l’Office fédéral de l’énergie suisse, a simulé le microclimat de trois quartiers pendant la canicule de juin 2019. Son enseignement tient en une phrase :

La densité n’est pas la cause de la surchauffe. La forme urbaine l’est.

2. Le choix du thermomètre : ce que l’on mesure, et comment cela fausse nos stratégies d’adaptation

Pour comprendre ce paradoxe, il faut distinguer deux choses presque toujours confondues, et qui tiennent à la nature du  thermomètre  que l’on choisit pour évaluer l’effet de la densité sur le confort des citadins.

Le premier thermomètre, c’est la température de l’air : celle qu’affiche une station météo. La densité la fait effectivement monter un peu : c’est l’effet d’îlot de chaleur urbain (ICU). Une ville dense a un air un peu plus chaud que la campagne, surtout la nuit, quand le béton et le bitume restituent lentement la chaleur emmagasinée le jour, empêchant la ville de se rafraîchir aussi vite que les champs et les forêts alentour. Mais l’ICU n’est pas une échelle de confort : c’est un écart de température entre ville et campagne. Il mesure une différence, pas un ressenti.

Le second, c’est la chaleur réellement ressentie par une personne qui marche dans la rue (UTCI) — celle qui fait suffoquer les corps et peut provoquer le coup de chaleur —, et que le projet SWICE mesure. L’UTCI combine cinq ingrédients : la température de l’air, mais aussi le soleil que l’on reçoit sur le corps, la chaleur que renvoient les murs et le sol, le vent et l’humidité. Sur cette échelle, le stress thermique commence vers 26 °C et devient extrême au-delà de 46 °C.

Le point clé pour comprendre la différence fondamentale entre ces deux thermomètres est que dans l’UTCI, la température de l’air — le seul ingrédient que la densité aggrave — n’est pas le plus important. Ce qui pèse le plus, c’est le rayonnement solaire reçu par le corps, autrement dit, être au soleil ou à l’ombre. Or l’ombre, en ville, se conçoit : elle ne dépend pas de la quantité de bâti, mais de sa forme — la façon dont on oriente les rues, dont on dispose les bâtiments et les arbres.

Ce choix du thermomètre n’est pas qu’une subtilité de mesure : il oriente l’action. Mesurer la seule température de l’air, c’est faire de la densité le problème — et suggérer, en creux, qu’une ville moins dense et plus verte serait forcément plus fraîche. Mesurer le ressenti, au contraire, déplace la cible : non pas moins de densité, mais plus d’ombre, d’air et de végétal, là où l’on marche. C’est toute la différence entre renoncer à densifier et apprendre à bien le faire.

3. L’analyse des quartiers par le projet SWICE : la comparaison met l’intuition en défaut

Pour trancher, les chercheurs du projet SWICE ont reconstitué en simulation la canicule du 24 au 26 juin 2019, puis cartographié la chaleur ressentie à hauteur d’homme, à l’heure la plus chaude de la journée, dans trois quartiers réels aux formes délibérément contrastées.

Ces trois quartiers s’échelonnent du plus dense au plus ouvert :

  • À Genève, deux tissus denses : la Jonction et Carouge, bâtis à près d’un tiers de leur surface (33 % et 32 %), faits de rues resserrées et d’alignements d’arbres.
  • À Fribourg, un tissu deux fois moins dense : Schönberg, bâti à 15 % seulement et couvert à plus d’un tiers de pelouse (35 %) — le profil même du quartier  aéré  qu’on imagine plus frais.

L’intuition pointait un coupable évident : Genève, dense et minérale, devait être la fournaise ; Schönberg, vert et espacé, le refuge.

Pourtant, les résultats de SWICE disent le contraire. L’air est bien plus chaud à Genève — mais le confort ressenti, lui, y reste équivalent : les rues étroites et arborées des quartiers denses font de l’ombre au piéton, et l’ombre l’emporte. Et le point le plus étouffant des trois quartiers ne se trouve pas dans le Genève dense, mais à Schönberg. C’est le  Schönberg Centre  : une place entièrement pavée, sans un arbre, juste devant la crèche, la garderie et les commerces du quartier. Un espace ouvert, minéral, en plein soleil. Peu dense ne veut pas dire frais.

Et l’enseignement de SWICE n’est pas un cas isolé : le même résultat contre-intuitif se retrouve d’un bout à l’autre du globe, sous des climats radicalement différents. À Bologne, le centre historique — le plus dense de la ville, avec ses ruelles médiévales et ses arcades — est justement là où la chaleur ressentie monte le moins, tandis que les franges pavillonnaires et les collines, bien plus ouvertes, chauffent davantage (Nardino et al. 2021)6. À La Réunion, en climat tropical, le quartier compact du Ruisseau connaît des nuits plus chaudes que le quartier ouvert du Port, mais un confort diurne nettement meilleur — 32 °C d’UTCI contre 36 °C au plus fort de l’été — grâce à l’ombre de son tissu resserré (Lefevre et al. 2026)7. Et à Aix-la-Chapelle, à la latitude de Lille, c’est la morphologie compacte du centre ancien qui offre le meilleur confort, et la meilleure résilience à l’horizon 2050, devant les tissus plus aérés où le bâti est espacé (Abdeyazdan et Santucci 2026)8. Trois villes, trois climats, un même verdict : ce n’est pas la densité qui condamne à la surchauffe, mais la forme du tissu et l’ombre qu’il procure.

4. Et si on densifiait pour de vrai ?

Reste une objection : ces trois quartiers existent déjà. Que se passerait-il si l’on densifiait réellement l’un d’eux ? SWICE a posé la question en imaginant trois futurs possibles pour Schönberg, le quartier le moins dense des trois — donc celui où il reste le plus de marge pour construire.

  •  Mineral City  : on densifie seulement, en suivant les tendances de la dernière décennie — de nouveaux bâtiments partout où l’espace le permet, quitte à sacrifier des arbres, et l’on réalise quelques surélévations. C’est la densification  ordinaire , celle que dicte le potentiel foncier.
  •  Urban Park  : à l’inverse, on ne construit rien de neuf et l’on végétalise au maximum — 885 arbres plantés en alignements le long des rues et en bosquets, et 10’590 m² de parkings désimperméabilisés, c’est-à-dire débarrassés de leur enrobé pour redonner un sol qui absorbe l’eau et laisse de la place au végétal.
  •  Eco-City  : on superpose les deux. On repart de la densification de  Mineral City  — exactement les mêmes bâtiments neufs, la même densité bâtie — et on y ajoute le végétal : les arbres de  Urban Park  que la densification laisse subsister (717 sur les 885 possibles, les autres cédant la place aux constructions), environ 8’000 m² de parkings désimperméabilisés, des toitures plates végétalisées et des façades plantées au sud.

Un point essentiel pour lire ces scénarios : aucun n’a été dessiné pour optimiser le confort thermique. La densification suit le potentiel constructible défini par la Ville de Fribourg9 — règles d’urbanisme, zonage, contraintes patrimoniales — et les arbres obéissent à un simple critère d’espace : au moins 9 m² de sol libre chacun. On a donc construit où le droit l’autorise et planté où il restait de la place, sans chercher spécifiquement la fraîcheur.

Les résultats dessinent une hiérarchie nette : c’est le troisième scénario qui l’emporte, prenant l’intuition à revers.

  •  Mineral City  est le moins bon : densifier seul dégrade le confort dans l’ensemble du quartier — non parce qu’il y a trop de bâtiments, mais parce que certains coupent les flux d’air qui évacuaient la chaleur.
  •  Urban Park  fait mieux : végétaliser largement rafraîchit la plupart des rues, même si des arbres mal placés en dégradent quelques-unes.
  •  Eco-City  l’emporte : ce scénario a rigoureusement la même densité bâtie que  Mineral City , le pire des trois : exactement les mêmes constructions nouvelles. La seule chose qu’on y ajoute, c’est du végétal. Et cela suffit à inverser le résultat : le confort ressenti s’améliore sur de larges portions du quartier, avec des baisses atteignant 5 °C d’UTCI, de quoi faire redescendre une rue d’un cran entier sur l’échelle du stress thermique.

L’enseignement du projet SWICE est clair : ce n’est pas la densité seule, ni la végétation seule, mais leur conjugaison qui rafraîchit la ville. Densité et végétal ne se disputent pas l’espace, ils se complètent — et il n’a même pas fallu chercher à les optimiser pour que le gain apparaisse.

5. Mais pas à n’importe quelle condition

Si même des scénarios non optimisés donnent ces résultats, c’est qu’il reste des marges de progrès — à condition de savoir où placer chaque chose. Car les ratés observés dans les simulations permettent d’identifier les règles à suivre.

Prenons les arbres. Faute d’avoir été plantés en visant le confort (seulement là où il restait 9 m² de libre), certains se retrouvent en travers des couloirs d’air et dégradent le confort au lieu de l’améliorer. SWICE en tire les règles qui manquaient en amont : ne pas planter dans les couloirs de ventilation, pour préserver les flux d’air rafraîchissants, et renforcer l’ombrage là où se concentrent les points chauds, près des façades exposées au sud.

Le bâti obéit à la même logique. Implantés sans tenir compte des vents dominants, les nouveaux bâtiments font barrage à l’air qui traversait le quartier, exactement comme des arbres mal placés. L’ombre des constructions améliore bien le confort par endroits ; mais partout où bâtiments et arbres se conjuguent pour couper la ventilation de la ville, ils privent des secteurs entiers de l’air qui les rafraîchissait.

Restent enfin les lieux que rien n’améliore, chacun pour une raison distincte. La place du  Schönberg Centre , entièrement minérale et sur dalle de béton, ne s’améliore dans aucun scénario : sans arbre possible ni ombre portée, elle cuit au soleil. Le terrain de foot, lui, est dégradé par des bâtiments voisins qui lui coupent le vent qui le rafraîchissait.

Les modélisations de SWICE nous montrent que ce qui échoue n’est pas la densité en tant que telle. Ce sont des sols minéraux laissés en plein soleil, des couloirs d’air obstrués par des implantations mal pensées, des façades privées d’ombre et de végétal. Autant de choix de forme et de conception indépendants de la densité elle-même.

6. La ville fraîche ne sera pas moins dense, elle sera mieux conçue

Le projet de recherche SWICE, comme d’autres travaux scientifiques récents, nous invite à réviser nos intuitions. Le suspect désigné — la densité — n’est pas le coupable. À Genève comme à Bologne, à La Réunion comme à Aix-la-Chapelle, le tissu dense et ombragé s’est révélé plus vivable, en pleine chaleur, que les quartiers moins denses. Et dans les scénarios d’évolution du quartier de Schönberg à Fribourg, passer du pire au meilleur résultat n’a rien coûté en densité bâtie : il a suffi de densifier aussi le végétal. Ce qui surchauffe nos rues et nos places tient à leur forme, pas à leur densité.

Ce constat rend obsolète le faux dilemme qui hante le débat public. On y oppose sans cesse deux voies : densifier et suffoquer, ou aérer et végétaliser pour rafraîchir. SWICE montre qu’il n’y a pas à choisir. On ne rafraîchit pas une ville en la dédensifiant, ni même en la plantant seulement : on la rafraîchit en la concevant autrement — en jouant sur l’ombre, sur l’air et sur le sol, sans jamais construire moins. Densité et végétal ne sont pas des rivaux à départager, mais deux leviers complémentaires : c’est en les concevant ensemble qu’on rafraîchit la ville.

La question à laquelle nous invitent ces travaux, n’est pas  faut-il densifier ? , mais  comment ? . Trois exigences ressortent des travaux de SWICE pour orienter les projets, de l’échelle de la parcelle à celle du quartier : fait-il de l’ombre là où l’on marche ? préserve-t-il les passages par où l’air rafraîchit la ville ? redonne-t-il au sol, partout où c’est possible, sa capacité à infiltrer l’eau et à accueillir le végétal ? Un quartier dense qui satisfait ces exigences sera plus vivable qu’un tissu aéré et planté qui les néglige — tout en épargnant les terres naturelles et agricoles, en rendant viables les transports et les commerces, en rapprochant chacun de ce dont il a besoin au quotidien.

Les travaux du projet SWICE nous montrent que le défi face au climat qui se réchauffe n’est pas de dédensifier nos villes pour les planter, ni de les fuir pour une campagne qu’on croit plus fraîche, mais de concevoir enfin la densité et la nature urbaine ensemble, projet après projet, pour améliorer leur habitabilité et leur viabilité dans les décennies à venir.


Notes et références :

  1. Météo-France.  Bilan climatique de juillet 2026 : le mois le plus chaud et un des plus secs jamais enregistré en France.  Lire la publication.
  2. Cerema. Zones climatiques locales (LCZ) : cartographie de l’exposition à l’îlot de chaleur urbain. Tableau de bord national, Cerema / Ministère de la Transition écologique, 2025. Accéder au tableau de bord.
  3. Kubilay, Aytaç, et al. The Controversy: Should We Continue to Densify Cities in a Warming World? A Global North Perspective. Position paper, projet SWICE (programme SWEET, Office fédéral de l’énergie), ETH Zurich, 2025. Lien vers l’étude (PDF).
  4. Agence de la transition écologique (ADEME).  Rafraîchir la ville : comment lutter contre le phénomène de surchauffe urbaine ?  ADEME Infos, 23 juillet 2026. Lire l’article.
  5. Thouvenot, Agnès.  À quand un urbanisme de la surchauffe urbaine ?  Tribune, La Gazette des communes, 13 juillet 2026. Lire la tribune.
  6. Nardino, Marianna, et al.  Microclimate Classification of Bologna (Italy) as a Support Tool for Urban Services and Regeneration.  International Journal of Environmental Research and Public Health 18, n° 9 (2021) : 4898. Lien vers la publication.
  7. Lefevre, Alexandre, et al.  From Urban Heat Island to Thermal Resilience: Lessons from Low-Cost Microclimate Monitoring in a Small Tropical Island.  Urban Climate 67 (2026) : 102913. Lien vers la publication.
  8. Abdeyazdan, Hossein, et Daniele Santucci.  Introducing the T-MCCR Index for Evaluating Urban Thermal Comfort and Morphological Performance.  Urban Science 10, n° 3 (2026) : 123. Lien vers la publication.
  9. Ville de Fribourg. Étude du potentiel de densification de la Ville de Fribourg, 2021. Réalisée par vallotton et chanard SA. Annexe au Plan d’aménagement local (PAL). Lien vers l’étude (PDF).
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