Lire l’ombre du bâti avant de planter pour faire de nos villes des refuges climatiques

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Publié le 15/07/26
Mis à jour le 15/07/26
7min de lecture
Lire l’ombre du bâti avant de planter pour faire de nos villes des refuges climatiques
Thomas Hanss
  • 1. À l’ombre, l’arbre boit deux fois moins vite
  • 2. Là où l’ombre du bâti s’arrête, les feuilles brûlent
  • 3. Trois fois plus de soleil sur cette fosse : c’était calculable avant de planter
  • 4. Le banc attendait l’ombre d’un arbre qui ne pouvait pas la lui donner

Sur ce tronçon de rue, tous les arbres plantés en 2022 sont vivants… Sauf un, le seul que l’ombre des immeubles ne couvre pas aux heures les plus chaudes.

Dans cette rue, le bâti a donné aux arbres ce que nous attendons des arbres eux-mêmes : de l’ombre. Ceux qui en ont bénéficié sont vivants ; celui qui en était privé ne l’est plus.

La canicule et la sécheresse de ces derniers mois offrent une occasion rare : voir dans la ville, en quelques semaines, ce que la recherche met des années à établir.

En voici un exemple : une rue parisienne orientée ouest-sud-ouest / est-nord-est, bordée d’immeubles R+5. Un tronçon planté en 2022 à l’occasion de la modification du profil de la rue : des Prunus maackii (cerisiers de Mandchourie) sur la moitié ouest, des Prunus serrulata (cerisiers japonais) sur la moitié est.

De 9h jusqu’à la fin de l’après-midi, le bâti au sud de la rue maintient ces arbres à l’ombre. Tous, sauf un Prunus serrulata planté à l’angle, là où la rue s’ouvre sur une avenue et laisse passer le soleil. Il n’est pas exposé du matin au soir, mais il cumule beaucoup plus d’heures de soleil direct aux heures les plus chaudes — précisément quand l’ombre du bâti protège ses voisins. C’est le seul arbre du tronçon qui n’a pas résisté à la chaleur et à la sécheresse de ces derniers mois. Six mètres le séparent du premier arbre vivant.

Toutes les variables sont identiques : même essence, même lot, même fosse, même entretien, même calendrier de plantation. Une seule diffère : le nombre d’heures de soleil reçues.

1. À l’ombre, l’arbre boit deux fois moins vite

Un arbre au soleil transpire à plein régime. Le même arbre à l’ombre puise beaucoup plus lentement dans la réserve d’eau de son sol : sur des tilleuls de rue équipés de capteurs de flux de sève, l’ombre reçue réduit la transpiration de 55 à 66 % par ciel clair1.

Conséquence : deux arbres qui disposent de la même fosse et de la même eau ne la consomment pas au même rythme. Le plus exposé arrive le premier au bout de sa réserve. En année sèche, c’est deux à huit semaines avant ses voisins ombragés, avec jusqu’à 80 jours de stress hydrique dans une saison2.

Le cerisier de l’angle recevait autant d’eau que ses voisins, mais vidait sa réserve plus vite et plus tôt qu’eux, chaque été. Il avait pourtant passé les trois étés précédents. Le coût se lisait ailleurs : quatre ans après sa plantation, il était nettement moins étoffé que les autres cerisiers japonais plantés quelques mètres plus loin. Ce retard de croissance, c’était le prix payé chaque année au surcroît de rayonnement solaire. La chaleur et la sécheresse de 2026 lui ont été fatales.

2. Là où l’ombre du bâti s’arrête, les feuilles brûlent

Côté ouest, aucun Prunus maackii n’est mort : l’ombre du bâti les protège aux heures chaudes. Mais le soleil de fin d’après-midi, jusqu’à 18h30 environ, atteint encore leur flanc ouest — et c’est là, seulement là, que les feuilles sont nécrosées.

L’ombre ne protège pas un arbre  en bloc . Elle protège chaque organe qu’elle couvre, aussi longtemps qu’elle le couvre. Le gradient qui sépare, dans la rue, l’arbre mort des arbres vivants se lit ici à l’échelle d’un seul houppier.

Marchin et al.3 en donnent le mécanisme. En serre, ils ont soumis vingt espèces d’arbres et d’arbustes à une canicule contrôlée (au-delà de 40 °C), les unes bien arrosées, les autres en sécheresse. Les dégâts apparaissent lorsque la feuille dépasse sa température critique — et c’est le rayonnement solaire direct qui provoque ce dépassement. Le stress hydrique fait le reste : si l’arbre peut puiser assez d’eau dans le sol pour refroidir ses feuilles en transpirant, il survit ; sinon, son houppier dépérit.

Protéger l’arbre du rayonnement solaire aux heures les plus chaudes, c’est donc agir en amont de la question de l’eau.

3. Trois fois plus de soleil sur cette fosse : c’était calculable avant de planter

L’exposition de ce cerisier n’avait rien d’imprévisible : elle relève de la géométrie, et se calcule à partir de données publiques et gratuites. La BD TOPO de l’IGN (ou le LiDAR HD, plus précis et plus fiable) donne la hauteur du bâti. La position de la fosse est définie au plan du projet. Le reste tient à la course du soleil, entièrement déterminée par la latitude et la date. Il suffit de prendre le temps de faire le calcul.

Résultat : fin juin, les fosses qui profitent de l’ombre du bâti reçoivent environ 3 heures de soleil direct, dont 2 aux heures les plus chaudes (entre 12h et 18h). Celle du cerisier planté à l’angle en reçoit près de 7, dont 6 sur cette même fenêtre. Trois fois plus de soleil aux heures qui décident de la survie d’un arbre.

Ce calcul pouvait être fait avant la plantation. Il commandait deux décisions.

L’essence : cet angle de rue n’appelait pas un cerisier d’ornement

Yang et al.4 le montrent sur deux espèces contrastées : la même ombre protège l’une et pénalise l’autre. L’angle appelait un arbre de plein soleil, endurant à la chaleur radiante et à la sécheresse — et capable, en même temps, de projeter une ombre dense, puisque c’est là, justement, que l’ombre manquait. Ce double profil est rare, mais il existe :

  • le micocoulier de Provence (Celtis australis), caduc, à houppier large, compte parmi les espèces les plus tolérantes à la sécheresse ;
  • le savonnier de Chine (Koelreuteria paniculata) tient remarquablement la chaleur radiante une fois installé, et offre en prime une floraison estivale aux pollinisateurs en pleine période de disette.

Pas un cerisier d’ornement, sélectionné en pépinière sur sa floraison plus que sur sa tolérance à la sécheresse.

L’entretien : un arrosage ciblé aurait pu suffire

La mortalité des arbres plantés est maximale pendant les cinq premières années, et l’emplacement compte parmi les facteurs les plus souvent en cause5. Quelques arrosages ciblés pendant les pics de chaleur auraient pu faire la différence : dans les mesures de Tams et al., l’arbre régulièrement arrosé traverse la saison chaude sans épisode de stress.

4. Le banc attendait l’ombre d’un arbre qui ne pouvait pas la lui donner

Le seul banc du tronçon a été installé à l’angle de l’avenue, au pied de l’arbre mort. L’intention se devine : devenu grand, l’arbre l’aurait ombragé. Autrement dit, le confort promis au passant reposait sur le seul arbre de la rue que le bâti ne protégeait pas.
Ce pari repose sur une idée fausse : l’arbre rafraîchirait l’air autour de lui, et il suffirait d’en planter un pour créer un lieu frais. C’est ce que véhicule la formule  1 arbre = 5 climatiseurs , vulgarisée notamment par l’ADEME6.

Les mesures disent autre chose. Sous les arbres d’alignement, la baisse de température de l’air atteint 0,38 °C — un effet statistiquement non significatif7. Ce que fait l’arbre, c’est intercepter le rayonnement solaire : l’ombre explique 70 à 80 % de la variation de température observée sous une canopée en journée, la transpiration ne faisant que le complément.

Un banc n’est donc pas rafraîchi par la présence d’un arbre, mais par son ombre — ce qui suppose un houppier développé, donc un arbre qui a survécu et grandi.

Ici, il n’a pas survécu, et le banc reste au soleil. À six mètres, l’ombre des immeubles offrait dès le premier jour l’abri qu’on attendait de l’arbre — un mur arrête tout le rayonnement direct, plus qu’aucun houppier, et sans attendre vingt ans.

Dans cette rue, le bâti a donné aux arbres ce que nous attendons des arbres eux-mêmes : de l’ombre. Ceux qui en ont bénéficié sont vivants ; celui qui en était privé ne l’est plus. Bâtir et planter ne s’opposent pas : le bâti protège l’arbre le temps qu’il grandisse, et l’arbre prolonge ensuite l’ombre là où le bâti s’arrête.

Encore faut-il concevoir les deux ensemble — c’est la condition pour que nos villes deviennent des refuges, pour les citadins comme pour les arbres, face aux chaleurs qui viennent.


Notes :

  1. Tams, L., Paton, E., & Kluge, B. (2024).  Urban tree drought stress: Sap flow measurements, model validation, and water management simulations . Science of The Total Environment, 957, Article 177221.
  2. Tams, L., Paton, E. N., & Kluge, B. (2023).  Impact of shading on evapotranspiration and water stress of urban trees . Ecohydrology, 16(7), Article e2556.
  3. Marchin, R. M., Backes, D., Ossola, A., Leishman, M. R., Tjoelker, M. G., & Ellsworth, D. S. (2022).  Extreme heat increases stomatal conductance and drought-induced mortality risk in vulnerable plant species . Global Change Biology, 28(3), 1133–1146.
  4. Yang, X., Liu, C., Li, S., Zhao, N., Li, B., Lu, S., & Xu, X. (2025).  Synergistic interactions between leaf traits and photosynthetic performance in young Pinus tabuliformis and Robinia pseudoacacia trees under drought and shade . Plants, 14(18), Article 2825.
  5. Hilbert, D. R., Roman, L. A., Koeser, A. K., Vogt, J., & van Doorn, N. S. (2019).  Urban tree mortality: A literature review . Arboriculture & Urban Forestry, 45(5), 167–200.
  6. ADEME. (s.d.).  Arboclimat V2 . Wiki Résilience des territoires.
  7. Knight, T., Price, S., Bowler, D., Hookway, A., King, S., Konno, R., & Richter, R. L. (2021).  How effective is  greening  of urban areas in reducing human exposure to ground-level ozone concentrations, UV exposure and the  urban heat island effect ? An updated systematic review . Environmental Evidence, 10, Article 12.
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