Si nous voulons réussir à recréer ce lien affectif qui existait naguère entre nos bâtiments et les habitants qui les côtoient tous les jours, alors nous devrons redistribuer, à nouveau, le pouvoir de produire la forme urbaine à une plus large diversité d’acteurs.
L’un des rêves de Le Corbusier ? Supprimer presque tous les corps de métier du chantier, au point qu’il n’en reste plus qu’un seul.
En 1925, dans un texte au titre glaçant, Un seul corps de métier
, il écrit :
Avant le ciment armé, tous les corps de métier sur place, pour faire une maison. Après vingt ans d’application du ciment armé, on peut rêver : un seul corps de métier sur place : le maçon.
Ce rêve
est celui du projet moderne.
Le béton armé ne nous a pas seulement permis de construire plus haut, plus loin, en affranchissant les bâtisseurs d’une partie des contraintes propres aux matériaux traditionnels.
Il a aussi permis à l’architecte moderne de prendre un contrôle croissant sur la forme du bâtiment, en réduisant la part laissée à l’art, au savoir-faire et à l’autonomie des multiples métiers jusque-là impliqués dans sa fabrication.
La conception architecturale est ainsi passée d’un régime fortement distribué vers un régime beaucoup plus centralisé, par le dessin d’un seul.
Et l’on comprend mieux pourquoi le projet moderne s’est si bien marié avec la doctrine du minimalisme esthétique, un certain maniérisme, et le bannissement de l’ornement.
Car le charpentier, le tailleur de pierre, le menuisier, le ferronnier, le couvreur, le plâtrier, le sculpteur ne sont pas de simples exécutants. Chacun détient une intelligence propre de la matière, et est capable de produire, à son échelle, une partie de la forme du bâtiment final.
Le projet moderne opère un quasi coup d’État dans cette division du travail : la forme est décidée en amont, dessinée, calculée, puis exécutée. Portes, fenêtres, panneaux, poutres, balustrades… deviennent progressivement des composants standardisés, fabriqués à l’usine. Ils seront assemblés sur place selon les plans de l’architecte qui devient l’auteur de l’œuvre architecturale dans son ensemble.
Une œuvre d’art totale, selon la vision de Le Corbusier.
Mais voici l’ironie.
Un siècle plus tard, dans une large partie du monde oriental, l’ornement opère son retour en force… grâce au ciment !
Ce matériau est aujourd’hui l’un des outils les plus visibles et robustes du come-back de la fabrication sur site de frises, de moulures, de corniches et autres motifs dont raffolent les particuliers qui se font construire une maison.
Comme ici, en Indonésie, une nouvelle fois : du ciment travaillé sur place, un gabarit rudimentaire, quelques outils, de l’entraînement. Une main sûre.
Pas de moule industriel produisant mille pièces identiques. Mais un gabarit qui transmet une règle de forme et laisse au geste sa liberté, son toucher, son doigté.
Le Corbusier a écrit : Le décor est mort et l’esprit d’architecture s’affirme.
Je crois l’inverse.