Nous regardons la pleine terre sous nos yeux… mais nous ne voyons pas les sols que nos décisions détruisent ailleurs.
Je poursuis cette série sur les 7 croyances en silo
qui travaillent contre nos territoires. Des idées issues de nos champs professionnels, qui isolent un objet du système dans lequel il s’inscrit, pour le modifier… sans comprendre les effets de ces actions sur le système dans son ensemble.
Hier : croire qu’il faut systématiquement rénover plutôt que construire.
Aujourd’hui : croire que, pour préserver la biodiversité française, il faudrait empêcher la densification dans les tissus déjà urbanisés et sanctuariser la pleine terre en ville.
L’idée paraît évidente. Elle est pourtant doublement fragile.
D’abord, parce qu’elle raisonne en silo : elle isole la parcelle du territoire, la pleine terre locale des dynamiques globales de construction et d’urbanisation.
Mais surtout, parce qu’elle repose sur un biais plus profond :
- nous analysons la biodiversité là où nous vivons.
- nous protégeons ce qui est sous nos yeux.
Et nous oublions le reste.
Or les écologues sont formels : les principales pressions sur la biodiversité ne se situent pas dans les jardins urbains que nous connaissons. Elles se situent ailleurs. À l’extérieur des villes.
Dans des territoires que nous habitons peu, que nous connaissons mal, auxquels nous sommes peu attachés, mais qui subissent l’étalement urbain… causé par nos propres décisions.
Autrement dit :
- nous concentrons notre attention là où l’impact est faible,
- et nous négligeons les espaces où l’impact est fort.
Ce biais d’attention et d’affect produit des effets très concrets. Lorsqu’un projet est refusé en ville
Le NIMBY contre l’efficacité foncière ?
pour protéger la pleine terre
, les logements ne disparaissent pas. Ils se déplacent. Souvent à 10, 20 ou 30 kilomètres.
Et ils deviennent :
- de l’étalement,
- de l’artificialisation,
- de la dépendance automobile,
- et une pression accrue sur des sols réellement non urbanisés
La densification pour sauver les sols
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On protège un peu ici. On dégrade beaucoup ailleurs. Mais ailleurs, on ne le voit pas. C’est cela, le hors-champ produit par nos œillères
Cleveland : 1’400 hectares rendus à la nature. Combien de perdus ailleurs ?
, nos loupes, nos affects. Une manière très efficace de produire de bonnes intentions locales… mais de mauvais résultats globaux.
Car même à l’échelle de la parcelle, le raisonnement est souvent incomplet. Un grand jardin n’est pas nécessairement un réservoir de biodiversité. Il est souvent trop grand pour être entretenu finement, et conduit à des pratiques simplifiées, uniformisées.
À l’inverse, une mosaïque de petits jardins appropriés, cultivés, transformés par leurs habitants peut produire une diversité d’usages et d’habitats bien plus riche. Ce n’est pas la surface qui fait la biodiversité : c’est l’intensité et la diversité des pratiques
Densification douce : l’antidote au désert vert pavillonnaire
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Donc posons-nous une question simple : où les décisions que nous prenons déplacent-elles réellement les pressions sur le vivant ?