Dans l’espace turc (plus exactement celui de l’ex-Empire ottoman) que traverse la route de la Soie, de nombreux paysages steppiques abritent de belles plantes à bulbes, à remarquables floraisons colorées.
La plus célébrée y est la tulipe, infusant dans toute la culture ottomane, puis européenne, culminant jusqu’au XVIIe siècle avec l’étonnante tulipomania
et la bulle financière qui en résulta1.
À vrai dire, l’attrait pour les tulipes et leur migration chez nous est une très vieille histoire, injustement oubliée : elle avait débuté, et en grand si l’on peut ainsi décrire son introduction, dans le sillage de la vigne romaine.

On trouve en effet encore des spots de la belle Tulipa raddii, une tulipe rouge, plutôt haute, à jolies macules noires cernées de jaune, et très précoce (voir photos 1, 3 et 4). Elle s’est naturalisée à proximité d’espaces viticoles le long de voies romaines, de Narbonne à Saint-Émilion (et le long du Rhône), et a survécu de-ci de-là en dépit des désherbages, labours profonds et arrachages divers.
On lira le remarquable travail du botaniste gersois, M. Lascurettes2, qui l’a sortie de cet oubli historique : on y est bien face à l’une des premières migrations à finalité strictement jardinière !
Cette tulipe faisait partie de l’environnement végétal riche et diversifié que l’agroforesterie romaine amena jusqu’à chez nous : l’intérêt esthétique est évident, et se trouve dans le motif tulipe des mosaïques de la villa de Séviac (32250) et de tant d’autres villas gallo-romaines. Son adaptation aux conditions du travail de la vigne aura fait le reste pour sa diffusion à l’époque.

Pour justifier son retour dans nos vignes, on ajoutera qu’elle offre un généreux apport en pollen précoce (fin février-mars), quand trop peu de ressources sont disponibles pour les insectes auxiliaires réveillés plus tôt par la douceur du climat qui s’installe.
Sortons-la des conservatoires botaniques, multiplions-la, et intégrons-la dans l’agroforesterie du futur : il n’y a pas de migrantes inutiles !
Notes :
- Christine Velut,
« L’opinion changée quant aux fleurs » ? Les historiens et la « culture des fleurs » : un terrain par trop délaissé. À propos de Jack Goody, La culture des fleurs
, Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, n° 47-4, 2000, pp. 815-827. - Bernard Lascurettes,
Présence Romaine, Tulipes et Anémones « sauvages » dans le GERS. Essai d’approche historique
, Isatis n° 4, 2004.