Réindustrialiser pour aider les territoires, ou aménager le territoire pour réussir la réindustrialisation ?

Décryptages
Publié le 09/10/26
Mis à jour le 09/10/26
4min de lecture
Réindustrialiser pour aider les territoires, ou aménager le territoire pour réussir la réindustrialisation ?
Région de l'Albigeois, France

Ce texte est issu d’une tribune de David Miet publiée sur Batiactu.

Commençons par regarder qui joue en face. La Californie a dépassé le Japon en 2024, en devenant la quatrième économie du monde (4’100 milliards de dollars de PIB), et se trouve aujourd’hui au coude à coude avec l’Inde. Avec 39 millions d’habitants.

On la croit tout entière vouée à la tech et au cinéma ; mais c’est aussi le premier État industriel des États-Unis, en production comme en emplois manufacturiers : semi-conducteurs, aérospatial, véhicules électriques. Et cette puissance ne s’est pas construite n’importe où : sur une côte au climat le plus agréable d’Amérique du Nord, autour d’immenses régions urbaines où convergent depuis un siècle les talents du monde entier. Voilà ce qu’est un territoire industriel gagnant, et voilà avec qui nous sommes en compétition pour chaque ingénieur, chaque chercheur, chaque ouvrier qualifié.

Pendant ce temps, la réindustrialisation française marque le pas, et ce ne sont plus seulement les décomptes d’usines qui le disent : c’est l’emploi. Après un rebond réel depuis 2017, l’emploi industriel s’est arrêté de croître en 2024, puis retourné : environ 13’000 emplois salariés perdus en 2025 (Insee). Le solde net d’ouvertures d’usines est tombé de +88 en 2024 à +19 en 2025 (Baromètre industriel de l’État), et le directeur général de Bpifrance résume : la réindustrialisation est  sur un plateau .

Face à ce constat, on convoque les difficultés habituelles : le prix de l’électricité, les normes, la fiscalité, la concurrence. Tout cela est décisif. Mais un facteur structurel reste absent du diagnostic, parce que nous posons la question à l’envers. Dans le débat français, la réindustrialisation est pensée comme un remède aux territoires : qu’elle revienne, et les villes moyennes retrouveront leurs emplois, la carte de France son équilibre. L’industrie est le médicament ; le territoire, le patient. Il faut retourner la proposition : le territoire n’est pas le patient, il est la condition, l’infrastructure, l’argument de séduction. C’est lui qui peut emporter la décision dans le cœur des cadres, des ingénieurs, des ouvriers qualifiés. Et donc des décideurs.

Notre nostalgie d’une industrie dispersée fait reposer la stratégie française sur un malentendu : la réindustrialisation serait une manne à saupoudrer sur des territoires en déclin. C’est l’inverse. La réindustrialisation est difficile, et elle a besoin de territoires forts pour la porter.

En 2026, la première force d’un territoire, c’est l’épaisseur de son marché de l’emploi : sa capacité à offrir un rebond en cas d’accident. Northvolt l’a rappelé : même les projets les plus avant-gardistes peuvent échouer brutalement. La sécurité de l’emploi reposait autrefois sur des carrières entières chez un même employeur : une ville moyenne suffisait… jusqu’à la fermeture de l’usine sans rebond possible à proximité. Une entreprise, à elle seule, ne peut plus garantir cette sécurité ; et un petit bassin de vie ne peut plus offrir, aux entreprises comme aux salariés, un volume d’opportunités suffisant dans un monde où l’on occupera une dizaine d’emplois au fil d’une carrière.

Dans une économie où les compétences sont rares et mobiles, recruter et fidéliser est devenu la contrainte numéro un. L’usine moderne fait travailler ensemble ouvriers qualifiés, techniciens, ingénieurs ; dans les filières complexes, la conception ne se sépare plus de la production : Samsung a construit un centre de R&D de 2’000 ingénieurs près de ses usines de Hanoï, quand TSMC décalait d’un an sa première usine d’Arizona faute de main-d’œuvre qualifiée locale, au point d’importer un millier de techniciens de Taïwan. Et les salariés arbitrent. Ils changent d’emploi plus souvent, et choisissent les territoires qui offrent ce qu’aucun employeur seul ne peut donner : un marché de l’emploi épais, qui assure contre l’aléa professionnel, et un cadre de vie qui donne envie de rester. Et de fonder un foyer. La qualité du cadre de vie et l’épaisseur du bassin ne sont pas le décor de l’industrie : ce sont des conditions de son existence, à côté de l’énergie, des infrastructures et d’une fiscalité mesurée.

Il nous faut donc regarder en face la conséquence qui fâche : la réindustrialisation ne remplira pas nos logements vacants, elle ne ressuscitera pas nos territoires en déshérence. Ou alors de façon ponctuelle. Pour attirer et fixer les talents, il faut de grandes régions urbaines, des littoraux, des corridors équipés. Et fournis en logements. Autour de Saint-Nazaire, l’enquête d’Action Logement chiffre entre 10’000 et 12’000 les recrutements nécessaires d’ici cinq ans. Dans le Dunkerquois, à peine les gigafactories annoncées, le logement de milliers de salariés venus parfois de 49 pays est devenu le sujet numéro un : 12’000 logements à produire en dix ans, selon les acteurs locaux. La réindustrialisation nous demandera de construire précisément là où c’est le plus difficile : là où il y a déjà beaucoup de logements, beaucoup de demande, beaucoup de riverains organisés pour dire non.

La Californie nous enseigne d’ailleurs les deux moitiés de la leçon : le cadre de vie et l’épaisseur du marché aident à attirer les talents du monde entier. Mais à force de bloquer sa construction, elle voit ses habitants partir vers le Texas, qui construit. Le cadre de vie attire ; le logement enracine. Nous avons, en particulier sur notre propre côte ouest, de l’Ille-et-Vilaine aux Pyrénées-Atlantiques, tous les ingrédients du premier terme. Reste à décider du second. Le logement n’est plus l’intendance qui suit l’usine : nos politiques de l’aménagement et du logement doivent être mises au service de notre politique industrielle, et non l’inverse.