Ce mot ne désigne pas seulement une manière lente de transformer la ville, ni un urbanisme modeste, ni une simple succession de petites opérations. Il désigne une tout autre manière de penser l’action, la conception, le temps, l’ordre et même l’intelligence urbaine.
Concrètement, et philosophiquement, l’incrémental
L’urbanisme incrémental, ou la science de l’adaptation des villes
c’est d’abord l’idée que la ville ne se produit pas à partir d’une image finale.
Elle ne se déduit pas d’un dessin total. Elle ne s’exécute pas seulement à partir d’un plan. Elle ne résulte pas, dans sa forme concrète, de la projection d’un esprit supérieur qui aurait tout prévu à l’avance.
Elle se forme de façon algorithmique.
Étape par étape, ajustement après ajustement.
La ville réelle relève autant de la sédimentation, de l’itération, de l’apprentissage, de la correction continue, de l’intelligence distribuée, que de la composition.
L’essentiel de ce qui les rend robustes, désirables, habitables, lisibles, appropriables et profondément humaines vient précisément de là : de leur capacité à avoir été modifiées souvent, finement, localement, par une multitude d’acteurs, dans des contextes réels, avec des contraintes réelles, pour répondre à des besoins réels.
Comprendre cela change l’idée même du métier d’urbaniste.
A partir du moment où l’on comprend ce que signifie réellement l’incrémental, on cesse de croire que l’urbanisme consiste principalement à dessiner des formes.
On comprend qu’il consiste bien plus profondément à organiser des conditions d’évolution.
On ne cherche plus d’abord à produire un objet parfait. On cherche à :
- Rendre possibles les transformations suivantes ;
- Permettre l’émergence, la correction, la diversification, l’adaptation ;
- Concevoir les règles, les trames, les granularités parcellaires, les accès, les droits, les marges de manœuvre, les types bâtis, les cadres de voisinage et les conditions économiques qui permettront à la ville de continuer à se faire intelligemment sans nous.
Une rationalité de l’itération plutôt qu’une rationalité de l’image.
Une science de l’ajustement plutôt qu’une obsession du contrôle.
Une confiance dans les capacités distribuées d’une société à fabriquer de la ville, à condition que le cadre soit juste, lisible, fertile et suffisamment fin.
L’incrémental suppose d’accepter qu’une ville vivante ne soit jamais totalement finie.
Qu’elle soit, non pas une œuvre close, mais un processus. Non pas une composition figée, mais un système vivant.
Être urbaniste ne consiste pas à remplacer la société par le projet. Mais à rendre possible une société bâtisseuse.
Il ne s’agit pas de faire à la place de tous. Mais de créer les conditions pour que des milliers, des millions de décisions individuelles, familiales, artisanales, entrepreneuriales, architecturales, puissent produire ensemble une forme urbaine juste, dense, belle, abordable, évolutive, et vivante.