Dès la fin avril, quand les journées touchent à leur fin, les rues de nos villes se peuplent du ballet des silhouettes des martinets noirs. Après huit mois d’absence, leur apparition soudaine sonne comme une promesse d’été.
À mesure que la nuit arrive, le tintamarre des martinets laisse place au jeu d’ombres furtif et virevoltant des pipistrelles communes qui entrent en chasse.
Ces emblèmes du vivant en ville ont un point commun : ils habitent les mêmes bâtiments que nous
Flore spontanée, microclimats, grimpantes — les murs sont des habitats de surface. Mais comme une falaise, un bâtiment est aussi un habitat en volume. Trous de boulins laissés à la construction, espaces sous les tuiles, caissons de volets roulants — beaucoup de cavités existent dès l’origine. D’autres apparaissent avec le temps. Et chaque type de cavité peut être exploité par une espèce.
1. En façades
Le martinet noir niche dans les cavités des bâtiments — interstices sous les toitures, trous de boulins, coffres de volets. Fidèle à son site, il réutilise chaque année la même cavité.
La pipistrelle commune, elle aussi, est une habituée des façades — joints verticaux, enduits décollés, menuiseries — dans les immeubles comme dans les maisons. Deleva et al. (2025)1 l’ont détectée sur chacun des 61 immeubles étudiés en Bulgarie, dont un tiers abritaient des colonies de chauves-souris appartenant à 10 espèces différentes. En France métropolitaine, ce sont 36 espèces qui fréquentent nos bâtiments — toutes protégées.
2. Sous-toiture et combles
Plus haut dans le bâtiment, le même principe se répète.
L’hirondelle de fenêtre construit sous les débords de toit. Le choucas niche dans les cheminées. L’effraie occupe les granges.
Dans les combles, d’autres chauves-souris prennent le relais des pipistrelles — sérotines, oreillards, rhinolophes. Au moins 35 espèces forment des colonies de maternité dans les bâtiments (Marnell & Dekker, 2016)2 : les femelles reviennent chaque année y mettre bas — quand un gîte est détruit, les colonies qui se reforment ailleurs sont plus petites.
3. La disparition des cavités : effet rebond des politiques de rénovation
Isolation par l’extérieur, ravalement, réfection de toiture — chaque intervention sur l’enveloppe du bâtiment peut réduire les cavités dont ces espèces dépendent.
Les chiffres le confirment : le martinet noir a perdu la moitié de ses effectifs en France en 20 ans, les hirondelles un quart, la noctule commune plus de la moitié depuis 2006 (LPO, 2025)3. En Pologne, la proportion d’églises accessibles à l’effraie est passée de 79 % à 52 % en une décennie (Golawski et al., 2003)4.
Améliorer la performance énergétique des bâtiments et le confort de leurs habitants est indispensable. Le faire en préservant leur capacité d’accueil pour le vivant est possible — les solutions techniques existent, du diagnostic écologique en amont du chantier jusqu’à l’intégration de gîtes dans l’isolation.
Le martinet noir (Apus apus) passe la quasi-totalité de sa vie en vol
En illustration le martinet noir (Apus apus) — il mange, dort, s’accouple et migre sans jamais se poser. Seule la nidification le ramène sur un support solide, pendant quelques semaines entre mai et août. Ses pattes, réduites à l’extrême (son nom latin Apus signifie sans pied
), ne lui permettent pas de se percher : il ne peut que s’agripper aux parois verticales. L’espèce a presque entièrement abandonné les falaises naturelles pour les bâtiments. Les couples sont fidèles au site : ils reviennent chaque année à la même cavité. En France, le martinet noir a perdu près de la moitié de ses effectifs en 20 ans (LPO, 2025). Parmi les facteurs identifiés de son déclin figure la perte de sites de nidification par la rénovation des façades — obturation des cavités lors de l’isolation thermique par l’extérieur, fermeture des accès sous toiture, changement des coffres de volets.
Notes :
- Deleva, S., Kolev, N., Ivanov, A., Marinova, P., Petkov, N., & Natchev, N. (2025). Biodiversity surveys before residential building renovations in Bulgaria with emphasis on the impact and conservation of building-dwelling fauna. Ecologies, 6(1), 22. L’étude sur 61 immeubles urbains en Bulgarie : la pipistrelle commune a été détectée sur chacun des sites. Un tiers de ces bâtiments abritaient des colonies appartenant à 10 espèces différentes.
- Marnell, F., & Dekker, J. (2016). Bats and buildings. In C. C. Voigt & T. Kingston (Eds.), Bats in the Anthropocene: Conservation of bats in a changing world (pp. 369–396). Springer. Une étude sur 35 espèces de chauves-souris synanthropes. Elles forment des
colonies de maternité
et les femelles reviennent chaque année mettre bas dans le même bâtiment. L’étude analyse les effets sur leurs dynamiques lorsque les gîtes sont détruits. - Ligue pour la Protection des Oiseaux. (2025). Guide technique : Rénovation du bâti et biodiversité. Ce guide présente les solutions techniques de diagnostic et d’intégration de gîtes dans l’isolation afin de préserver les gîtes et enrayer le déclin des espèces : martinet noir −50 % en 20 ans en France, hirondelles −25 %, noctule commune −50 % depuis 2006.
- Golawski, A., Kasprzykowski, Z., & Kowalski, M. (2003). The occurrence of the Barn Owl Tyto alba in sacred buildings in central-eastern Poland. Ornis Hungarica, 12–13, 275–278. / Schneider, Z., et al. (2025). Fatal traps in Western Barn Owls’ (Tyto alba) nesting sites: The consequence of improper building modification. Ecology and Evolution, 15. Exemples de l’impact des travaux sur l’effraie des clochers : en Pologne, la proportion d’églises accessibles est passée de 79 % à 52 %. Certains clochers mal modifiés deviennent des pièges mortels.