La taille compte… à la mesure du jardinier

Décryptages
Publié le 13/10/26
Mis à jour le 13/10/26
8min de lecture
La taille compte… à la mesure du jardinier

Thomas Hanss

  • 1. Une règle de surface que la littérature ne fournit pas, de l’aveu même des auteurs.
  • 2. La démarche de R&D : partir des jardins qui produisent et chercher les leviers.
  • 3. Potager : le temps du jardinier, une limite que les sources de l’article identifient.
  • 4. Biodiversité : des habitats aux jardins, un changement d’échelle.
  • 5. Diviser : ce que font déjà les jardins familiaux.

Des jardins familiaux divisent leurs parcelles jugées trop grandes. Un jardinier récolte environ 300 kg de fruits et légumes par an sur 45 m².

Pourtant, selon un article de recherche,  tout laisse à penser  qu’il existe un seuil,  probablement autour de quelques centaines de mètres carrés , en dessous duquel les pratiques potagères deviennent rares.

Dans  La taille compte 1 (Fonciers en débat), consacré aux jardins face à la densification, Éric Charmes, Emmanuelle Baudry, Blanche Collard, Jean-Noël Consalès, Ségolène Darly et Mathilde Riboulot citent Villes Vivantes parmi les acteurs selon qui  diviser les jardins permettrait d’avoir plus de jardiniers . Ils mettent cette idée en doute, au motif que  les enquêtes de terrain rigoureuses sont rares sur ce sujet .

Le rôle des jardins pour la nature en ville et pour l’alimentation des ménages fait consensus. Le désaccord porte sur la méthode. Les auteurs cherchent dans la littérature un seuil de surface pour trancher une question complexe : jusqu’où diviser un jardin ? C’est la question qu’ils assignent au projet CoHabiter2 :  lorsqu’une division parcellaire s’impose pour construire une maison, quels sont les seuils optimaux pour les espaces verts restants ? . Inscrit dans un PLU, un tel seuil interdirait toute division laissant moins d’une certaine surface. La démarche de R&D de Villes Vivantes part de l’autre bout : repérer les jardiniers qui, sur peu de surface, produisent beaucoup et accueillent une riche biodiversité, comprendre pourquoi, et généraliser ce qui marche, pour loger plus de monde et renforcer la biodiversité.

1. Une règle de surface que la littérature ne fournit pas, de l’aveu même des auteurs.

L’article cherche dans la littérature des relations générales entre la surface d’un jardin et ce qu’il apporte au potager comme à la biodiversité. Plus grand serait mieux, et sous un certain seuil, le potager se raréfierait.

Les auteurs reconnaissent que  les recherches manquent pour déterminer l’influence de la taille du jardin sur la présence de potagers et sur leur productivité . Ils avancent un seul chiffre à l’appui de leur seuil, tiré de Darly et al. (2021)3. L’article le présente ainsi : sur  un corpus de plus de 7’500 jardins d’une superficie supérieure à 100 m² en Ile-de-France , les potagers de 100 m² ou plus seraient deux fois plus fréquents dans les jardins de plus de 400 m² (40 % contre 22 %). Cette présentation ne correspond pas à l’étude. Son corpus compte 7’792 parcelles qui ont toutes un potager, et les 100 m² désignent la surface du potager, non celle du jardin. Les parcelles sont classées selon leur espace non bâti, c’est-à-dire pour l’essentiel le jardin : plus ou moins de 400 m², la médiane des secteurs étudiés. Le pourcentage se calcule parmi ces seuls jardins avec potager : 41 % des potagers dépassent 100 m² dans le groupe le plus grand, contre 22 % dans l’autre. Que les grands potagers soient plus fréquents là où il y a plus de place n’a rien de surprenant. Elle ne peut donc pas dire si les potagers sont plus rares dans les petits jardins. Avec deux groupes coupés à 400 m², elle ne peut pas non plus situer de seuil, puisqu’un jardin de 150 m² et un jardin de 300 m² y sont dans le même groupe. Ses auteurs précisent d’ailleurs que le seuil n’y est pas mesuré.

L’article passe ensuite d’un  potager de taille significative  plus rare à  un seuil en dessous duquel les pratiques potagères deviennent rares . Il glisse ainsi de la taille des potagers à leur existence, sans donnée pour l’établir. Dans ce corpus, la moitié des potagers font 72 m² ou moins, sous la  taille significative  retenue.

Le seuil de la conclusion reste une hypothèse, introduite par  tout laisse à penser  et  probablement .

2. La démarche de R&D : partir des jardins qui produisent et chercher les leviers.

L’article renvoie lui-même aux travaux de R&D de Villes Vivantes. Cette démarche observe des jardins réels, mesure ce qu’ils produisent et la biodiversité qu’ils accueillent, et cherche ce qui fait la différence : temps disponible, savoir-faire, choix de culture, gestion.

La taille y compte, car elle conditionne ce que le jardinier peut entretenir avec le temps dont il dispose. La question porte alors sur la surface qui convient à chaque jardinier et à son projet.

Le jardinier cité en ouverture est Joseph Chauffrey, à Sotteville-lès-Rouen. Il pèse chacune de ses récoltes, faites sur 45 m² cultivés dans un jardin de 150 m², selon une méthode qu’il décrit dans ses livres. Ce travail très soigné demande beaucoup de temps et, expliquait-il à Basta! en 20164,  ce n’est possible que parce que mon jardin est petit . Il a gardé un coin d’herbe et une mare, et le potager n’a pas chassé les autres usages. Jeff Ball5 situait l’optimum entre 50 et 100 m² de potager pour un ménage actif, atteint progressivement en cinq ans. Il décrivait aussi le syndrome du jardin trop grand, quand la surface dépasse ce que le ménage peut entretenir.

3. Potager : le temps du jardinier, une limite que les sources de l’article identifient.

L’étude de Darly et al. conclut aussi que l’étendue des potagers est fortement limitée par le temps de travail domestique disponible. Les auteurs de  La taille compte  écrivent eux-mêmes qu’au-delà d’un certain seuil,  les facteurs limitant  sont  les capacités et les préférences des jardiniers .

Passé une certaine surface, la taille du potager dépend du temps, des capacités et de l’envie du jardinier.

4. Biodiversité : des habitats aux jardins, un changement d’échelle.

Les auteurs affirment que  la littérature est assez claire sur le fait que la taille des jardins est le principal déterminant de la présence de la biodiversité en ville . Leur introduction reconnaît pourtant que la littérature  ne permet pas de déterminer des tailles optimales de jardin, ou des seuils à partir desquels certaines caractéristiques écologiques seraient particulièrement affectées .

Les études qu’ils citent parlent surtout d’habitats. Selon l’article, la biodiversité urbaine est  largement déterminée par la quantité et la diversité des habitats végétalisés disponibles . L’une de ces études, Beninde et al. (2015)6, montre que la surface d’habitat et les corridors sont les facteurs les plus forts, et que les espèces sensibles à la surface ont besoin de sites de plus de 50 ha, soit deux fois le parc des Buttes-Chaumont, à Paris, ou plus de 3’000 jardins de 150 m². Ce seuil n’a aucun rapport avec l’écart entre un jardin de 150 m² et un jardin de 400 m².

Dans un jardin, la biodiversité tient aux habitats qu’il offre (arbres, haies, mares, prairies, massifs), et ceux-ci dépendent de ce qu’on y plante et de la façon de l’entretenir. L’article note lui-même que  les pratiques et les usages sont très déterminants .

Concernant les marges de gain de biodiversité, à surface constante, à Melbourne7, une équipe de l’université a suivi pendant quatre ans un petit espace vert public de 195 m², coincé entre de grands axes routiers et des immeubles. En 2016, c’était encore une pelouse plantée de deux arbres. Les aménageurs ont décompacté et amendé le sol, apporté de la terre et un paillage organique, puis planté douze espèces végétales adaptées au contexte. La surface n’a pas changé. Sur quatorze inventaires d’insectes, dont quatre avant les travaux, le nombre d’espèces a été multiplié par 5 en un an et par 7 en trois ans. Les chercheurs observent aussi des réseaux d’interactions entre plantes et insectes plus riches, et le retour d’espèces indigènes devenues rares en ville. Il s’agit d’un espace public, mais le constat vaut pour un jardin : à surface égale, ce sont les plantations et les modes de gestion qui en font un habitat propre à accueillir la biodiversité dans les espaces urbains et résidentiels.

5. Diviser : ce que font déjà les jardins familiaux.

L’article évoque l’intérêt des jardins collectifs comme les jardins familiaux proposant des parcelles individuelles à cultiver. Ceux-ci divisent aujourd’hui leurs parcelles, pour deux raisons.

La première tient aux jardiniers, qui veulent des surfaces à leur mesure. À Aurillac (Cantal)8, lors d’une réunion consacrée à la densification douce en mai 2025, le président des Jardins du foyer – La Résinie a expliqué qu’il y a dix ans, une parcelle de 250 ou 300 m² partait en dernier, jugée trop petite. Aujourd’hui, quand une parcelle de 300 m² se libère,  elle ne trouve plus preneur car elle est jugée trop grande . L’association la divise en deux parcelles de 150 m² pour intéresser les nouveaux jardiniers.

La seconde tient à la demande. À Rennes, l’association des jardins familiaux9 coupe ses parcelles de 200 m² en deux pour répondre à ces nouvelles attentes, mais aussi à une liste d’attente de 450 demandes, avec cinq ans d’attente en moyenne.

Pour le potager, les facteurs décisifs sont donc le nombre de jardiniers, leur envie de cultiver et une surface à la mesure de leurs capacités. Pour la biodiversité, l’essentiel tient aux habitats qu’offre le jardin, donc à ce qu’on y plante et à la façon de l’entretenir. Dans les deux cas, la surface compte, parce qu’elle conditionne ce que le jardinier peut cultiver et entretenir avec le temps dont il dispose. Diviser un jardin trop grand pour un seul ménage permet ainsi de le partager entre plusieurs jardiniers, chacun sur une surface à sa mesure, à condition de les accompagner.

Les auteurs appellent à  des recherches et des expérimentations locales , ce qui correspond à la démarche de R&D. Celles auxquelles ils participent, notamment les projets Villegarden10 et CoHabiter, donneront leurs premiers résultats  d’ici quelques années . Avec quelle méthodologie, et pour répondre à quelles questions précises ? Ces projets cherchent-ils un seuil de surface, ou ce qui permet à un petit jardin de produire et d’accueillir la biodiversité ?


Notes :

  1. Charmes, É., Baudry, E., Collard, B., Consalès, J.-N., Darly, S., & Riboulot, M. (2026). La taille compte : les jardins domestiques face à la densification. Fonciers en débat.
  2. PEPR Solutions fondées sur la nature. CoHabiter.
  3. Darly, S., Feuillet, T., & Laforêt, C. (2021). Home gardening and the social divide of suburban space: Methodological proposal for the spatial analysis of a social practice in the Greater Paris urban area. Sustainability, 13(6), 3243.
  4. Gouin, S. (2016). L’extraordinaire productivité d’un petit potager de 50 m² : un exemple pour nourrir la ville de demain ? Basta!
  5. Ball, J. (1983). The self-sufficient suburban garden. Rodale Press.
  6. Beninde, J., Veith, M., & Hochkirch, A. (2015). Biodiversity in cities needs space: A meta-analysis of factors determining intra-urban biodiversity variation. Ecology Letters, 18(6), 581–592.
  7. Mata, L., Hahs, A. K., Palma, E., Backstrom, A., Johnston, N., King, T., Olson, A. R., et al. (2023). Large positive ecological changes of small urban greening actions. Ecological Solutions and Evidence, 4(3), Article e12259.
  8. Hanss, T. (2025, 21 mai). Jardins familiaux & jardins privés : comment la division parcellaire démocratise l’accès au potager Jardins familiaux & jardins privés : comment la division parcellaire démocratise l’accès au potager Jardins familiaux & jardins privés : comment la division parcellaire démocratise l’accès au potager . Le guide des villes vivantes.
  9. Lefèvre, A. (2023). Localisation, temps d’attente, coût… Tout savoir sur les jardins familiaux à Rennes. Ouest-France.
  10. PEPR Ville durable et bâtiments innovants. Villegarden : les contributions des espaces verts résidentiels et partagés.
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